Relations septembre-octobre 2017

Le corps obsolète? L'idéologie transhumaniste en question

Camille Robert

La grève étudiante de 2012 et ses suites ont mené à une importante prise de conscience féministe chez plusieurs militantes

L’auteure, doctorante en histoire à l’UQAM, a été co-porte-parole de la CLASSE

 

La grève étudiante de 2012 s’est d’abord articulée autour du refus d’une hausse des frais de scolarité de 1625 $ par année avec, en trame de fond, un discours critique de l’économie du savoir et de la marchandisation de l’éducation. Les pratiques et les revendications féministes ont également été présentes tout au long du conflit, bien qu’elles demeurent trop souvent évacuées de la mémoire de la grève. Cinq ans plus tard, il convient de tirer un bilan des dernières années en ce qui concerne les mobilisations féministes au sein du mouvement étudiant.

Grève partout, féminisme… nulle part ?

Quelques jours avant le déclenchement de la grève de 2012, les membres du comité femmes de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) démissionnaient en bloc, exténuées par une culture et une tradition militante « pas féministes du tout », comme l’exprimait l’une des membres du comité dans une lettre. Ce coup d’éclat a donné le ton durant les mois suivants, lors desquels les étudiantes ont constamment dû faire leur place dans les assemblées générales et dans la rue.

Dans un texte sur la division sexuelle du travail militant dans le cadre de la grève de 2012[1], Camille Tremblay-Fournier explique que les activités et les tâches traditionnellement associées aux femmes ne mobilisent pas le même type de connaissances pratiques et ne jouissent pas de la même reconnaissance que celles généralement effectuées par des hommes. Si les hommes sont très présents dans la planification des luttes et dans les moments forts, lorsqu’une grève se termine, ce sont généralement les femmes qui reprennent le flambeau, pratiquement seules, en assumant le travail de soutien matériel et émotionnel.

Alors que les militants peuvent se concentrer sur les enjeux larges des mobilisations, qu’il s’agisse de l’aide financières aux études (2005), des frais de scolarité (2012) ou de l’austérité (2015), les militantes, elles, doivent faire face à une triple lutte. En plus de se mobiliser autour des enjeux dits « principaux », elles doivent également mener seules les combats féministes spécifiques qui y sont liés – par exemple contre les effets différenciés de l’austérité sur les femmes – et tailler une place aux pratiques féministes dans leur association étudiante – comme l’alternance hommes-femmes lors des assemblées générales. Le tout, en essuyant bien souvent les critiques de leurs collègues masculins. Les femmes doivent, enfin, mener une lutte quotidienne sur les aspects « internes » et « informels » des mobilisations, qu’il s’agisse de la division sexuelle du travail militant, du sexisme ou des agressions sexuelles commises dans les cercles associatifs.

Un renouveau féministe

Ces expériences ont été, pour plusieurs femmes, des moments forts de prise de conscience féministe. Déçues ou en colère, mais pas résignées, de nombreuses militantes ont alors compris, par la pratique, toute l’importance du féminisme. Elles ont bataillé dans l’ombre, tantôt en dénonçant les agressions sexuelles (dès l’automne 2012), tantôt en donnant des ateliers ou en écrivant des textes de réflexion, et ce, bien avant qu’il ne devienne de bon goût de se dire féministe à Radio-Canada. Les comités femmes ont refait surface sur les campus, et de nouveaux groupes féministes affinitaires, composés de plusieurs étudiantes, sont apparus en portant un message plus radical. Derrière la relative sécurité de l’anonymat, Alerta Feminista, les Hyènes en jupons, les Hystériques, les Gamines et les Harpies ont « brassé la cage » du patriarcat et du sexisme dans les milieux collégiaux et universitaires.

Ainsi, les grèves de 2012 et de 2015 – et leurs ressacs – ont sans doute contribué à former une nouvelle génération de féministes, tout en permettant l’affirmation de pratiques et de principes féministes forts au-delà du mouvement étudiant. Alors que les associations étudiantes nationales connaissent un certain déclin (depuis 2015, la Fédération étudiante universitaire du Québec a implosé et l’ASSÉ périclite), de nouvelles mobilisations émergent.

Parmi celles-ci, la campagne des Comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE) propose un changement de paradigme dans le mouvement étudiant. Plutôt que penser uniquement l’éducation sous l’angle du bien commun et du service public, les militantes et les militants des CUTE mettent au jour les rapports d’exploitation liés au travail étudiant, qu’il s’agisse des stages non rémunérés ou de l’appropriation du travail intellectuel des étudiantes et des étudiants. En revendiquant la rémunération de tous les stages et, à plus long terme, le salariat étudiant, les CUTE placent le féminisme au centre de leur analyse en se faisant l’écho, au sein du mouvement étudiant, des luttes plus larges contre l’exploitation du travail invisible – généralement effectué par des femmes. En somme, cette perspective permet de renouveler la vision d’une éducation masculinisée dans laquelle les enjeux féministes ont trop souvent été réduits à une annexe de la lutte « principale » et, à terme, de bâtir de nouvelles solidarités.

 

[1] C. Tremblay-Fournier, « La grève étudiante pour les nulles : Qui paie le prix des résistances au capitalisme néolibéral ? » dans Marie-Ève Surprenant et Mylène Bigaouette (dir.), Les femmes changent la lutte. Au cœur du printemps québécois, Montréal, Remue-ménage, 2013.

Le corps obsolète? L'idéologie transhumaniste en question

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