Relations septembre-octobre 2017

Le corps obsolète? L'idéologie transhumaniste en question

Louise Vandelac

Post-homme ou posthume?

L’auteure est professeure titulaire à l’Institut des sciences de l’environnement et au Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal

 

Dimanche 17 juillet 2016. Rivée à mon ordinateur à Montréal, je suivais, stupéfaite, le premier Sommet Novus de l’Université de la Singularité, présidé par Peter Diamandis, l’un des leaders du mouvement transhumaniste. Le tout, rediffusé en direct du siège même de l’ONU à New York par la webtélé des Nations unies !

Qu’il s’agisse d’un coup de poker ou d’un coup de pub pour leur think tank, ce sommet illustre toute l’influence des co-fondateurs de l’Université de la Singularité et des intérêts qui la soutiennent. Ray Kurzweil, chef de projets chez Google depuis 2012, et Peter Diamandis, co-fondateur et co-président d’une entreprise de thérapie génique et cellulaire, Human Longevity, et d’une firme de conception de vaisseaux spatiaux pour prospection commerciale d’astéroïdes, Planetary Resources, ont en effet créé cette université de « l’exponentiel », financée par la NASA, Nokia, Cisco, Genentech et Autodesk. Dans la nébuleuse des projets transhumanistes – allant du clonage au cyborg, de l’allongement de la vie à la « mort de la mort » – la Singularité, promue à grands frais par les géants du Web désignés sous l’acronyme GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), marquerait un moment historique où, vers 2050, avance Kurzweil, l’intelligence humaine serait dépassée par la croissance des technologies.

La diffusion du « mythe de la singularité » profite également à la puissance politico-économique des technologies convergentes : nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information et neurosciences (NBIC). Bénéficiant de financements publics et privés inégalés et de liens privilégiés dans les plus hautes instances, les NBIC, véritables moteurs technoéconomiques, s’ouvrent désormais sur une nouvelle convergence, celle du savoir, de la technologie et de la société : « Converging Knowledge, Technology and Society » (CKTS) (Voir l’article de Jean-Claude Guillebaud). Or, ce modèle d’organisation technopolitique, où savoirs et sociétés sont inféodés à la technologie, offre un éclairage plus troublant encore que les projets post-humanistes.

En dépit du rose paradoxal dont il enveloppe ses « lendemains qui chantent », l’univers autoréférentiel du « post-homme », imaginaire clonique, obsédé de reproduction technique et véritable négation en acte de l’altérité, est un univers d’évanescence du corps, d’abolition des sexes et des générations – abscisses et ordonnées de notre ancrage au monde –, bref, d’obsolescence de l’homme, selon le titre prémonitoire d’un livre de Günther Anders (éd. Fario, 2011).

Pourquoi s’abandonnerait-on à une emprise technoéconomique d’une puissance opératoire aussi inégalée et concentrée entre quelques mains ? Pourquoi accepterait-on de réduire l’être, la société et la biosphère à de simples « plateformes » techniques d’intervention, au profit d’une croissance économique aveugle à ses propres fins et aux enjeux inconscients traversant notre époque ? Et qui peut sérieusement ignorer ce qu’on nous propose, à savoir de devenir les otages médusés d’un avenir binaire dessiné par ceux qui nous y destinent, dans un monde réservé à quelques privilégiés, au détriment du bien commun et de l’humanité ?

En dépit de leur effet de séduction, en fait, ces discours de toute-puissance technique prétendant « tout résoudre » accélèrent non seulement l’écocide, mais aussi, souligne le biologiste Jacques Testart, l’anthropocide.

Le transhumanisme, obsédé par la sortie en douce de l’espèce humaine, n’a en effet ni intérêt pour ce qui a constitué jusqu’alors l’humanité ni besoin de préserver les conditions de vie pour tous les vivants et pour les générations futures : la technologie s’occupera de tout. Raisonnement absurde ? Déjà, pour justifier leur inaction face aux menaçants changements climatiques, certains dirigeants invoquent des projets de géo-ingénierie, prétentions insensées de manipulation à large échelle du climat, aux risques incalculables. D’autres invoquent le recours au « gene drive », ensemble de techniques expérimentales de modification génétique des traits d’une espèce ou d’une population sur plusieurs générations, comportant des risques majeurs pour la biodiversité. Beaucoup plus lourd de sens encore, comment éviter que la toute récente modification génétique d’un embryon humain par la technique d’édition de gène CRISPR-Cas9 n’incite bientôt une génération à remodeler celle qui suit, au nom, comme toujours, de nobles justifications, qui – on l’a vu mille fois – changeront au fil des possibilités techniques ?

« C’est parce que les avancées du transhumanisme sont insidieuses, presque invisibles et insensibles à chaque pas, qu’elles se déroulent dans l’hébétude ou l’indifférence », souligne Jacques Testart. Ses promoteurs profitent de cette passivité. « Et les technosciences avancent sans rencontrer de résistances[1] ».

Peut-on croire, alors, que les crises croissantes et enchevêtrées du climat, de la biodiversité, de l’énergie, des ressources, de la santé et de la fertilité masculine, menaçant littéralement le corps de la planète, le corps humain, le corps social et celui de la pensée, vont freiner, paralyser et peut-être anéantir les prétentions de créer un homme de silicium ? Ou encore vont-elles, au contraire, multiplier les fantasmes de surhomme aux pouvoirs exponentiels et accaparer ainsi le peu de temps, d’énergie, d’argent et d’intelligence collective si indispensables à l’incontournable virage écologique et, du même coup, renvoyer la pensée, la solidarité et l’empathie, ciments de nos liens au monde, dans les limbes de l’histoire ? Histoire à suivre… pour que nous puissions donner suite et sens à l’Histoire.

 

[1] J. Testart, « Résister au transhumanisme. Pourquoi ? Comment ? » [en ligne]. Voir <jacques.testart.free.fr>.

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