Relations septembre-octobre 2017

Le corps obsolète? L'idéologie transhumaniste en question

Jean-Claude Guillebaud

Techno-prophètes ou savants fous ?

L’auteur est journaliste et écrivain

 

Pour les transhumanistes, l’avenir de l’humanité est dans la mécanisation de l’humain, enfin délivré du fardeau de son corps et de la fragilité de la vie.

 

Certains « savants » d’aujourd’hui sont devenus des entrepreneurs à succès. Je parle de ceux qu’on a pris l’habitude d’appeler les techno-prophètes, qui ont entrepris d’améliorer l’être humain, comme Ray Kurzweil, directeur de l’ingénierie chez Google depuis 2012. Du même coup, ils ont contribué à donner corps, influence et moyens quasi illimités au transhumanisme. Ce projet, qu’il vaudrait mieux appeler « idéologie », se propose de renoncer à la condition humaine, avec ses imperfections, ses limites et ses fragilités. L’« homme amélioré » que les techno-prophètes imaginent, métamorphosé par des implants technologiques de toute nature, laissera bien loin derrière lui les humains archaïques que nous sommes encore.

Pour les défenseurs du transhumanisme (ou posthumanisme), il est clair que les avancées de la science ont effacé les frontières qui différenciaient l’humain de la machine, de l’animal et même de la matière inerte. À leurs yeux, ces avancées du savoir scientifique nous enseignent que l’être humain n’est jamais qu’une concrétion éphémère – et manipulable à loisir – de gènes et de cellules partout présentes dans la réalité organique. Elles nous assurent que les sentiments et les pensées qui nous habitent – peur, dépression, affection – résultent d’une combinaison changeante de substances comme la sérotonine ou l’ovocytine. Elles nous disent encore que ce que nous appelions jusqu’alors la « conscience », « l’esprit » ou « l’âme » ne sont rien de plus qu’une émergence aléatoire et mouvante, produite par un réseau de connexions neuronales.

En 2002, 24 adhérents de la World Transhumanist Association ont signé une déclaration solennelle et programmatique en 7 articles. Elle commençait ainsi : « L’avenir de l’humanité va être radicalement transformé par la technologie. Nous envisageons la possibilité que l’être humain puisse subir des modifications, tel que son rajeunissement, l’accroissement de son intelligence par des moyens biologiques ou artificiels, la capacité de moduler son propre état psychologique, l’abolition de la souffrance et l’exploration de l’univers. » Quinze ans plus tard, le projet transhumaniste ne relève plus du futurisme ou du délire de marginaux. Il inspire dorénavant des programmes de recherche, la création d’universités spécialisées et d’une multitude de groupes militants. Il influence une frange non négligeable de l’administration fédérale américaine et, donc, le processus de décision politique. Il engendre de puissants lobbies. Les hypothèses qu’il propose ne cessent d’essaimer dans les différentes disciplines du savoir universitaire.

L’année 2002 n’a pas été choisie par hasard. En juin de cette même année, la National Science Foundation et le département du Commerce des États-Unis commanditaient un rapport dont le titre révélait l’objectif : améliorer les performances humaines (« Converging Technologies for Improving Human Performance »). L’élaboration de ce texte avait mobilisé une cinquantaine de chercheurs. Ils entendaient faire le point sur l’avancée et la convergence des quatre technologies les plus prometteuses, soit les nanotechnologies, les biotechnologies, l’informatique et les sciences cognitives. Pour cette raison, leur texte de 400 pages entra dans l’histoire sous l’appellation de NBIC, acronyme anglais reprenant la première lettre de chaque technologie concernée.

Emportés par leur enthousiasme, certains chercheurs n’hésitèrent pas à prédire l’avènement d’une « nouvelle Renaissance ». Et d’une source possible de profit ! Dès le début, plusieurs politiciens américains cédèrent à ce lyrisme prospectif, parmi lesquels le républicain Newt Gingrich (très à droite), ancien président de la Chambre des représentants des États-Unis et corédacteur du rapport NBIC. Gingrich, devenu le chantre des nanotechnologies, avait adhéré l’année précédente, en 2001, à un puissant groupe de pression : la Nanobusiness Alliance.

On notera au passage que toute considération sociale, morale ou éthique était absente du rapport NBIC, sauf une très vague allusion au « respect du bien-être et de la dignité humaine ». On remarquera également le lien déjà bien établi entre ces projets et l’affairisme le plus conquérant. Ce lien n’a cessé de se renforcer.

Cette volonté d’amélioration des capacités humaines, ce projet d’un « homme amélioré », porte en lui-même une sorte de réhabilitation du « surhomme », capable de dominer, voire d’assujettir l’homme ordinaire. C’est ce qui a fait dire au philosophe, juriste et psychanalyste Pierre Legendre que nous risquons d’entrer dans une société « post-hitlérienne » (entretien au Figaro, 31 décembre 2015). Legendre nous invite à nous souvenir. Si on accepte de produire des êtres humains améliorés, tous les autres, demeurés comme vous et moi à l’état naturel, seront par contraste des « sous-hommes ». Adolf Hitler divisait lui aussi la condition humaine entre « surhommes » (übermenschen) et « sous-hommes » (untermenschen). Le risque d’une société « post-hitlérienne » n’est pas imaginaire, en effet. Voilà pourquoi nombre de philosophes, hier indifférents au projet, s’alarment et nous invitent à résister à ce nouveau totalitarisme.

 

En finir avec la finitude

Le point ultime de cette « re-création » de l’être humain devrait être l’immortalité. Aux yeux de certains techno-prophètes, elle est à notre portée. La technologie nous permettra, assurent-ils, de nous libérer bientôt de la finitude. D’où une effervescence idéologique nouvelle qui, en promettant l’avènement d’un « homme nouveau », gagne peu à peu la planète comme une tempête. En France, les colloques, réunions et débats sur le transhumanisme se multiplient, comme les dossiers publiés dans les journaux et les magazines. Tout cela révèle un mélange de fascination et d’effroi. Ce n’est pas la première fois dans notre histoire, tant s’en faut, que l’» homme nouveau » est annoncé. Songeons aux promesses récentes des deux totalitarismes, stalinisme et nazisme, et souvenons-nous qu’ils ont, à eux deux, ensanglanté le XXe siècle.

Cette fois pourtant, la folie est d’autant plus redoutable qu’elle avance masquée. Parée du prestige du savoir, donnant des gages (prétendument) scientifiques, elle offre une « promesse », plutôt joyeuse et bien difficile à éconduire : l’immortalité. Qui donc refuserait de pouvoir échapper un jour à la mort ? La promesse, cette fois, paraît plus tentante encore que celles des « lendemains qui chantent » ou de « l’avenir radieux » proclamées jadis par le stalinisme. Son attrait particulier transparaît dans l’embarras de nombreux scientifiques, le silence peureux d’une majorité de philosophes et l’enthousiasme irréfléchi des médias. Dans cet acharnement scientiste, il y a bien, en effet, quelque chose comme une superstition qui s’ignore et le désir inquiétant de construire une réalité d’où la mort et notre finitude tragique auraient été bannies.

En réalité, cette pensée « immortaliste » ne relève pas seulement de ces diverses pathologies de l’entendement auxquelles les savants fous ont souvent succombé dans notre histoire. Elle est porteuse d’un projet inquiétant, au sens paradoxal du terme : vouloir rendre l’être humain immortel, c’est commettre ce que Pierre Legendre appelle un « crime innocent ». Pourquoi ? Parce que la finitude définit la condition humaine elle-même.

D’un point de vue anthropologique, la finitude, c’est-à-dire la mort, n’est pas une « imperfection » regrettable de la condition humaine ; elle la définit dans son entier. Nous appartenons à l’espèce humaine parce que nous sommes « mortels » et que nous en sommes conscients, à la différence des animaux. Tous les mythes grecs soulignent cette différence de statut entre les humains et les dieux. Dans la mythologie, si ces derniers s’accouplent avec des mortels, ce n’est pas pour assurer leur succession, puisqu’ils sont immortels ; c’est pour accéder à « l’ordre humain » organisé autour de la finitude et du renouvellement des générations.

Si les dieux de la Grèce, de Zeus à Athéna ou Poséidon, ripaillent parfois avec les humains, éprouvent comme eux des colères ou des désirs, c’est pour partager l’espace d’un instant la condition humaine, à laquelle ils demeurent pathétiquement étrangers. Le philosophe allemand Hans Jonas (1903-1993) insiste sur cet avertissement énoncé par les Grecs à propos du « perpétuel recommencement » qui fonde la condition humaine. La mortalité n’est que l’envers de la natalité ; elle laisse place à la « réponse de la vie » et au rajeunissement continu du genre humain.

La logique du rêve d’élimination de la mort est celle de l’élimination de la procréation, « car cette dernière est la réponse de la vie à la première et ainsi nous aurions un monde composé de vieux mais sans jeunes et un monde d’individus déjà connus, sans la surprise de ceux qui n’ont encore jamais existé » (H. Jonas, Le Principe responsabilité, Flammarion, 1991, p. 53). En allant à la racine du désir d’éliminer la mort, contre l’évidence de la finitude, Jonas retrouve ainsi les avertissements des Grecs. Le « perpétuel recommencement » est l’exigence structurale constitutive de l’humanité et le prix à payer en est le « perpétuel achèvement ».

En France, des intellectuels d’abord indifférents, puis disons circonspects, sont devenus de plus en plus critiques à l’endroit de l’utopie « immortaliste » que porte le transhumanisme. C’est le cas du philosophe Jean-Michel Besnier, qui fut l’un des premiers à s’y intéresser. Aujourd’hui, il ne cache plus son inquiétude, voire son effroi[1]. Un autre philosophe, Frank Damour, entreprend une déconstruction radicale du concept même d’immortalité dans un livre dont le titre est explicite : Heureux les mortels, car ils sont vivants (Éditions de Corlevour, 2016).

 

Résistances chrétiennes

Ce n’est pas par hasard si les premières résistances à cette « idéologie » faussement séduisante sont venues des milieux chrétiens, catholiques comme protestant. Il suffit de réfléchir quelques minutes pour comprendre que tout dans cette vision de l’être humain et de son possible dépassement heurte de plein fouet la tradition chrétienne.

La réinvention d’une différence entre surhommes et sous-hommes est incompatible avec l’idée que les chrétiens sont frères, et surtout que tous les hommes et toutes les femmes sont égaux en dignité sous le regard de Dieu. La conviction qu’il n’y a pas deux humanités mais une seule est au cœur du judéo-christianisme. Les Grecs (à commencer par Aristote) ne partageaient pas cette conviction. En témoigne la fameuse controverse de Valladolid organisée par Charles Quint en 1550-1551. Il s’agissait de savoir si les indigènes du Nouveau Monde, que les colons espagnols faisaient trimer comme des bêtes, étaient, oui ou non, des êtres humains. L’orateur qui soutint qu’ils n’en sont pas, qu’ils n’ont pas d’âme, était le théologien Juan Ginés de Sepúlveda. Il se fondait sur Aristote, dont il était le biographe et traducteur. Pour Sepúlveda, les indigènes étaient proches des animaux et pouvaient donc être exploités. Celui qui défendit la thèse contraire et plaida la cause de ces indigènes n’était nul autre que le dominicain Bartolomé de Las Casas, qui a consacré sa vie à la défense des indigènes. Il invoqua la fameuse épître de saint Paul aux Galates, texte fondateur du concept d’égalité : « Il n’y a plus ni hommes ni femmes, ni juifs, ni Grecs, ni hommes libres, ni esclaves, vous êtes tous un en Jésus Christ » (Ga 3, 28).

On pourrait dire également que le rejet, voire la haine du corps par les transhumanistes contraste avec l’attachement originel du christianisme à l’incarnation de Dieu et à la reconnaissance de la beauté et de la dignité du corps, alors que Platon définissait ce même corps comme « tombeau de l’âme ». Les techno-prophètes défendent des « projets » qui transgressent délibérément cet attachement à la fragilité de la vie. En effet, si on croit que le cerveau humain n’est qu’une connexion complexe de circuits neuronaux, alors on peut, comme ils le font, imaginer la possibilité « technique » de télécharger le contenu d’un cerveau – les pensées, les souvenirs, la culture, etc. – sur un disque dur. On aurait ainsi le « tout » de l’être humain, mais sans le « fardeau » de son corps, accédant en quelque sorte à l’immortalité. Telle est la folie de ces prétendus savants.

Le philosophe et polytechnicien – et chrétien – Jean-Pierre Dupuy a été l’un des premiers en France à souligner la parenté directe entre les projets fous d’aujourd’hui et la cybernétique de l’immédiat après-guerre qui, au départ du moins, avait bien une intention idéologique. Une série de dix réunions ou conférences, tenues entre 1946 et 1953 à l’hôtel Beekman de New York et à l’hôtel Nassau Inn de Princeton, dans le New Jersey, auront joué un rôle décisif. L’objectif avoué était de construire, de façon transdisciplinaire, une science générale du fonctionnement de l’esprit, mais purement physicaliste, visant à « mécaniser » l’humain, dont la fragilité était, selon eux, à la source des maux. Plutôt que chercher l’immortalité en fuyant notre humanité – à la manière d’un néo-spiritualisme qui oppose encore, à sa manière, l’âme et le corps –, ne faudrait-il pas plutôt apprendre à aimer pleinement la vie ?

 

[1] Voir son dialogue avec le chercheur Laurent Alexandre dans Les robots font-ils l’amour ? Le transhumanisme en 12 leçons, Paris, Dunod, 2016.

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