Relations septembre-octobre 2017

Le corps obsolète? L'idéologie transhumaniste en question

Jean-Claude Ravet

Nous ne sommes pas des machines. Entrevue avec Miguel Benasayag

Le philosophe et psychanalyste argentin Miguel Benasayag vit en France depuis plusieurs années. Il compte parmi les initiateurs du collectif Malgré tout. À travers ses écrits – entre autres La fragilité (2004), Organismes et artefacts (2010) et Cerveau augmenté, homme diminué (2016), parus aux éditions La Découverte – il sonne l’alarme au sujet du processus d’aplatissement du monde et de virtualisation de la vie mené par les grandes forces politiques et financières actuelles, à travers l’emprise grandissante des nouvelles technologies. En même temps, il aide à comprendre les conditions d’une résistance joyeuse et d’une réappropriation de notre puissance d’agir, par l’expérimentation de nouvelles formes de solidarité, de sociabilité, de partage, d’art, de relations au monde, capables d’enrayer les processus destructeurs. Il a bien voulu répondre à nos questions.

  

L’intelligence artificielle se développe en comparant constamment le cerveau humain à un ordinateur et en laissant entendre qu’elle le supplantera sous peu. Que penser de cette promesse ?

Miguel Benasayag : À l’époque où les ordinateurs étaient infiniment moins puissants qu’aujourd’hui, on se posait déjà la question de savoir si l’ordinateur pouvait penser. En 1950, Alan Turing, qu’on peut considérer comme l’inventeur de l’ordinateur, avait proposé un test qui permettait de juger à partir de quel moment l’intelligence artificielle serait en mesure de penser « humainement ». Pour moi, c’est le genre de question que peuvent se poser des ingénieurs, mais surtout pas des biologistes. Car le cerveau humain est totalement étranger au fonctionnement d’un ordinateur qui calcule en fonction des données, des programmes et des algorithmes qu’on y a introduits. L’analogie entre l’ordinateur et le cerveau, selon laquelle celui-ci serait le hardware – la composante matérielle – et la pensée le software – le logiciel – ne tient pas. La physiologie et l’anatomie mêmes du cerveau se modifient en permanence selon ce que l’on pense, ce que l’on sent, ce que l’on perçoit, ce que l’on fait : ce n’est évidemment pas le cas des composantes physiques, chimiques et matérielles de l’ordinateur. C’est la première grande différence.

La deuxième grande différence, encore plus importante, entre l’ordinateur et le cerveau, c’est tout simplement que ce n’est pas le cerveau qui pense : c’est le corps pensant, vivant, situé affectivement dans un milieu, doté d’une longue histoire qui va même au-delà de sa biographie. Un cerveau est indissociable du corps qui est en constante interaction avec l’ensemble du vivant dont il est partie intégrante. C’est ainsi que les réseaux neuronaux du cerveau changent constamment de forme selon les expériences de la vie. Nous n’avons pas un corps, nous sommes des corps, au sein du monde de la vie. On ne peut isoler le cerveau du corps, le corps du monde, le monde de la vie. En aucune façon la pensée ne peut être comparée à un simple flux logico-informatique qui circule dans un logiciel. L’ordinateur, même dans le cas de ce qu’on appelle l’apprentissage profond (« Deep Learning ») qui lui permet d’incorporer de lui-même de nouvelles données, fonctionne de manière autoréférentielle, par feedback, sans échange ouvert avec le monde, pas même avec la table sur laquelle il est posé. L’idée de nous émanciper des corps est donc une idée folle, délirante, qui nous sort de la logique de la vie pour lui substituer la logique informatique, technique. En témoigne le fantasme transhumaniste de télécharger la pensée dans un ordinateur.

On a fait grand cas, récemment, de la victoire de l’ordinateur contre le champion du monde du jeu de go, comme si l’ordinateur confirmait ainsi sa supériorité croissante sur l’humain. Il n’y a pourtant rien d’étonnant à ce que l’ordinateur arrive à gagner à tous les coups. Il peut calculer plus vite, c’est évident, tout comme l’ascenseur est capable de soulever plus de poids que moi. Et puis après ? Est-ce que cela me remet en cause ? Il n’y a pas de comparaison possible, pour la simple raison que l’ordinateur, lui, ne désire pas jouer, ni ne joue – comme l’ascenseur ne désire pas monter ni ne monte. Cette machine fonctionne tout simplement, et ce, de manière opératoire, sans finalité, sans intentionnalité ; jouer implique un tas de processus physiologiques, culturels et historiques auxquels l’ordinateur est étranger.

On compare donc des choses qui ne sont pas comparables et cela provoque des réactions technophobes ou, au contraire, de technophilie totale, toutes deux néfastes. L’hybridation technologie-vivant-société n’est pas mauvaise en soi. Le problème c’est qu’actuellement, la technique, qui devrait être au service de la vie et de son épanouissement, domestique la vie, la modèle à son mode de fonctionnement, comme si l’organisme vivant était un artefact parmi d’autres. Cette dynamique réductrice très dommageable qui contamine notre société est portée par l’idéologie scientiste et physicaliste dominante – qui réduit les organismes vivants à leur seule dimension physico-chimique et se présente comme objective, scientifique, donc indiscutable.
 

Où voit-on cette idéologie à l’œuvre, en dehors du développement de l’intelligence artificielle ?

M. B. : Un peu partout. Les recherches en biologie, par exemple, sont colonisées par cette même logique qui sous-tend l’idéal d’un cerveau sans corps, décontextualisé, déterritorialisé, virtualisé, qui fragmente et disloque le vivant pour mieux le maîtriser. Pensons aux chercheurs comme Jean-Pierre Changeux dans L’homme neuronal ou à Richard Dawkins dans Le gène égoïste, deux exemples de cette idéologie physicaliste qui explique le tout par la partie – choisie presque arbitrairement.

On le voit aussi dans le neuromarketing et la médecine du big data, basée sur le profilage du patient par le biais d’algorithmes. Cette médecine nous est vendue d’une façon perverse comme une « médecine personnalisée » alors qu’elle est tout le contraire d’une rencontre personnelle et singulière – avec tout ce que cela comporte d’aléatoire – avec le patient, qui a une singularité, une subjectivité et des expériences de vie qui lui sont propres.

On le voit aussi dans le domaine de l’éducation, dans la tendance à considérer de plus en plus la tête de l’élève comme un disque dur qu’on peut remplir selon les intérêts économiques du moment, dans une logique de performance. Ma longue expérience en pédopsychiatrie et en neurophysiologie du cerveau m’a enseigné une chose : éduquer un enfant implique d’établir avec lui un rapport affectif, situationnel, culturel, historique. L’enfant intègre, incorpore, structure, hiérarchise ses connaissances selon son histoire familiale et sociale singulière. D’où l’importance du temps, d’une pluralité de champs d’enseignement irréductibles au seul aspect utilitaire et tournés vers la performance. Or, nos sociétés captivées (capturées) par la logique technoscientifique n’arrivent pas à voir quelque chose qui est pourtant évident : c’est qu’un être humain ne peut ni gagner ni perdre du temps. Un être humain n’a d’autre objectif que de vivre, de « persévérer dans son être », disait Spinoza. Car l’objectif de la vie, c’est la vie.

L’emprise de la logique technoscientifique se manifeste par l’instrumentalisation croissante de l’être humain. Il n’est de plus en plus qu’un moyen au service de la croissance d’un système économique et technique clos sur lui-même. L’objectif n’est pas le vivant, ni la culture, ni l’humain, mais le rendement financier, la performance technologique. Le néolibéralisme est, en cela, en totale conformité avec la promesse technoscientifique et transhumaniste de se débarrasser du corps, de sa fragilité, des limites et de la complexité humaines. Un homme modulaire, voilà son idéal ; un être capable de s’adapter aux exigences de la production, de la consommation, du rendement. On sait pourtant bien qu’une nation qui s’enrichit n’est pas forcément une nation qui rend plus heureux ses habitants ou qui leur permet de vivre mieux.

Ce qui est en train de se passer en fin de compte dans notre société, sous l’influence de cette idéologie dominante, correspond à ce que Michel Foucault avait commencé à conceptualiser à la fin de sa vie sous le nom de biopolitique et de biopouvoir. C’est-à-dire une « gouvernance » qui ne se rapporte plus à des sujets possédant une histoire, des expériences de vie, une singularité propre, impliquant donc une dimension délibérative et conflictuelle. Nous sommes plutôt en face de la gestion biologique de corps, fractionnés en organes, et de la vie en tant qu’agrégat de fonctions qu’il faut soigner et optimiser. Et ce, en vue de contrôler et de discipliner la population pour la bonne marche du système.

Tout cela témoigne d’un grave problème. Nous ne sommes plus capables en tant que société de comprendre la singularité du vivant, alors même que nous connaissons plus que jamais ses mécanismes par la biologie moléculaire, l’imagerie cérébrale, etc.
 

Comment expliquez-vous cela ?

M. B. : L’idéologie scientiste, qui intoxique la recherche scientifique comme l’ensemble des domaines de la vie collective, renouvelle d’une manière formidable la promesse d’émancipation totale de la modernité, formulée notamment par Descartes. Fondée sur la maîtrise technique de la nature, celle-ci porterait à son accomplissement un sujet « pensant » coupé de son corps et du monde. Au moment où les effets catastrophiques de l’action humaine sur les écosystèmes de la planète sont tels que la Terre pourrait devenir non viable pour les êtres humains et que ce constat devrait déclencher une remise en cause radicale de notre « guerre » contre la nature et la vie, voilà qu’arrive plutôt cette technologie qui nous distrait et relance à nouveaux frais la promesse de maîtrise totale. Avec cette différence cependant que le sujet « pensant » n’est plus aux commandes ; il est lui-même, comme le reste – la nature, le corps, le vivant –, disloqué, fragmenté, réduit à un agrégat physico-chimique. Cette fuite en avant est extrêmement dangereuse. Ce n’est pas tant la faute des techniques qu’un problème humain, culturel, social, idéologique. Notre société ne veut pas voir que, loin d’arriver à tout maîtriser, tout lui échappe et tout fout le camp, tel que l’attestent les changements climatiques, la perte de la biodiversité, la pollution de l’eau, l’apparition de nouvelles maladies, etc.

On parle de modifier génétiquement l’être humain et même de lui éviter la mort alors que le nombre de cancers explose comme jamais et qu’on ne sait même pas comment contrer les effets néfastes des antibiotiques ni l’apparition de nouvelles maladies et de germes pathogènes extrêmement résistants. C’est du délire. La question qu’il faut se poser, c’est pourquoi un tel aveuglement, qui frise la bêtise ? La même personne qui voit l’eau, la terre et l’air pollués, voit dans son téléphone intelligent une promesse de vie radieuse et croit que la technique va faire des merveilles. On est devant le symptôme d’une pathologie sociale. La société est malade d’une peur qui engendre un gigantesque désir d’évasion. Cette peur nous jette dans les bras de croyances totalement irrationnelles, comme peut l’être le transhumanisme. Les faits ne pénètrent jamais ce monde de la croyance, qui est de l’ordre d’une véritable religion obscurantiste, véhiculant une haine de la vie, réduite au rang de moyens et asservie à de nouvelles divinités : l’Argent, le Pouvoir, le Progrès technologique.

On continue à croire que tout peut être maîtrisable, calculable, modélisable, alors que Turing lui-même admettait que, même dans l’arithmétique, tout n’est pas calculable. Cela est d’autant plus vrai dans les processus biologiques, cérébraux et écosystémiques infiniment plus complexes.

Nous vivons donc un moment très délicat. Il faut inverser la dynamique quantitative qui tend à écraser et à appauvrir les dimensions qualitatives propres à la vie : celles du sens, de la profondeur, de la complexité et de l’aléatoire. Il nous faut de manière urgente mettre la technique, comme l’économie, au service du vivant en développant, en nous, la puissance de la vie. Celle-ci s’exprime dans la diversité du vivant, la culture, une temporalité non linéaire et étrangère à la performance, un amour de la sagesse qui intègre une reconnaissance de la fragilité, de l’inutilité, des limites et d’un non-savoir propres à la vie prise comme une totalité irréductible à ses parties – qui les précède, en quelque sorte. Il s’agit de montrer que le développement de la culture, de la pensée, des affects, est un objectif beaucoup plus souhaitable que le rendement maximum du capital.

Si les gens peuvent éprouver cette puissance de la vie à nouveau, ils vont résister au diktat économique. Si cette puissance reste écrasée, nous nous maintiendrons dans un état d’engourdissement, d’impuissance. La prise de conscience ne suffit pas. Les élections ne suffisent pas. La solution se trouve dans l’agir concret, dans l’expérience de nouveaux types de relations, de socialité, de solidarité mis au service de la vie, qui fassent resurgir les valeurs profondes qu’elle renferme et qui soient vécus comme incompatibles avec la dynamique actuelle.

 

Entrevue réalisée par Jean-Claude Ravet

Le corps obsolète? L'idéologie transhumaniste en question

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend