Relations septembre-octobre 2017

Le corps obsolète? L'idéologie transhumaniste en question

Sylvie Martin

Naître hors du corps

L’auteure, professeure de sociologie au Collège Montmorency, a publié Le désenfantement du monde. Utérus artificiel et effacement du corps maternel (Liber, 2011)

 

L’utérus artificiel, qui permet désormais d’envisager la reproduction de l’être humain sans la mère, augure un bouleversement anthropologique inquiétant, fruit d’un imaginaire qui considère la corporéité humaine comme surannée.

 

En avril dernier, des chercheurs en néonatalogie de l’Hôpital pour enfants de Philadelphie faisaient la une des journaux en annonçant qu’ils avaient réussi à maintenir en vie six fœtus d’agneaux dans des utérus artificiels. Après avoir été retirés du ventre de leur mère par césarienne, ceux-ci ont été transplantés dans des poches de plastique remplies de liquide amniotique artificiel. Faisant écho à une expérience similaire menée par le chercheur japonais Yoshinori Kuwabara, en 1992, avec un fœtus de chevreau, cette récente expérience a produit des résultats prometteurs : les fœtus d’agneaux ont survécu pendant quatre semaines et ont pu terminer leur croissance « normalement ». Cette avancée est considérée comme pionnière notamment parce qu’il s’agit d’une étape jusqu’ici jamais franchie : la reproduction artificielle du placenta. Considérant ce succès inégalé et le potentiel thérapeutique pour les grands prématurés, les chercheurs affirment que cette technique animale sera bientôt appliquée aux humains ; l’équipe effectue déjà des démarches auprès de l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux afin de mettre sur pied des essais cliniques d’ici trois ans.

La fascination technoscientifique

Ce qui est d’emblée frappant sur le plan de la couverture médiatique de cette avancée – comme plusieurs autres avant elle – c’est l’étonnement et la fascination pour la « nouveauté » spectaculaire. Bien qu’il s’agisse d’avancées effectivement impressionnantes, la focalisation sur cet aspect spectaculaire a pour effet de négliger la généalogie et l’historicité des événements. Rappelons que plusieurs chercheurs nord-américains, européens et asiatiques travaillent directement ou indirectement sur l’utérus artificiel depuis les années 1950, et que ces recherches se multiplient depuis les années 1970 en raison des avancées technoscientifiques de pointe dans divers domaines tels l’embryologie, la néonatalogie, la chirurgie fœtale, la bioinformatique, etc. À cela s’ajoute une abondante littérature féministe, scientifique et bioéthique sur la question. Le projet d’utérus artificiel n’est donc pas sorti tout droit d’une œuvre de science-fiction, mais s’ancre plutôt dans le prolongement de pratiques déjà existantes et bien documentées. Il y a lieu de se questionner sur cette amnésie récurrente et sur le manque de culture scientifique dans nos sociétés où la haute technologie est pourtant omniprésente.

La plupart des commentaires accompagnant cet effet d’étonnement témoignent d’un culte du progrès. Les qualificatifs employés sont presque tous positifs : « incroyable », « fantastique », « remarquable », « prometteuse » et « révolutionnaire ». Les seules inquiétudes soulevées font référence soit à la science-fiction (ça y est, c’est Le Meilleur des mondes), soit aux nébuleuses « questions éthiques » que peu de personnes semblent être en mesure de nommer clairement ou de développer, comme si nous étions incapables de les anticiper. Cette pensée éthique limitée découle d’une incompréhension plus générale et partagée quant aux tenants et aboutissants de l’utérus artificiel.

Parfois, ce sont les chercheurs eux-mêmes qui négligent les questions de nature sociale ou éthique, comme le déclarait le chercheur Yoshinori Kuwabara : « Je ne me préoccupe pas des problèmes éthiques. Je veux seulement sauver le fœtus qui sinon, avec les traitements actuels, ne pourrait pas l’être[1] ». Lorsqu’abordées, les considérations éthiques semblent souvent minimisées, les avancées technoscientifiques étant systématiquement présentées de manière à insister sur leur potentiel thérapeutique. Et, puisque nul ne peut être contre la vertu et l’élimination de la souffrance – parfois incommensurable – des parents et des bébés, toute critique se voit généralement dénigrée.

Or, ces questions éthiques sont fondamentales du fait que les techniques inventées pour une fonction donnée ont généralement été récupérées et appliquées à d’autres fins dans l’histoire des sciences. « Comme les inséminations artificielles et les fécondations in vitro, les utérus artificiels seront utilisés pour des “désirs d’enfant” que la procréation naturelle, non médicalisée, ne permet pas de satisfaire », affirmait d’ailleurs le biologiste Henri Atlan dans son livre L’utérus artificiel (Seuil, 2005).

Le recours systématique à l’argument thérapeutique est d’autant plus problématique qu’il semble être à géométrie variable, les frontières entre la guérison et l’amélioration ou l’augmentation (« enhancement ») se confondant de plus en plus. La puissance de l’utérus artificiel réside effectivement dans sa polyvalence et dans son potentiel d’intervention à de multiples niveaux. Compte tenu de l’élimination de la barrière du corps, il fournit un contrôle quasi complet du développement de l’embryon puis du fœtus durant l’entière gestation. Mais aux arguments thérapeutiques s’en greffent d’autres qui relèvent davantage d’une médecine de désir ou de convenance, visant entre autres à permettre la parentalité tardive, à éviter tous les risques et désagréments physiques et psychologiques liés à la grossesse et à l’accouchement de même qu’à mettre fin aux débats sur les mères porteuses ou l’avortement. Enfin, s’ajoutent aussi des arguments s’inscrivant dans une médecine de surveillance, voire eugéniste (permettre la sélection génétique et le « contrôle de qualité » du fœtus, intervenir dès qu’une anomalie se présente, transférer les fœtus issus de mères déviantes – alcooliques, toxicomanes, fumeuses, séropositives – pour optimiser le développement fœtal, ou même cultiver des organes ou des tissus).

Ainsi émerge le nœud argumentatif commun à ces trois types d’arguments (thérapeutique, mélioratif et eugéniste) : le corps maternel constitue un obstacle dont la machine salvatrice permet de se libérer. C’est ici que devient limpide la filiation avec le mouvement transhumaniste, qui tend à considérer toute forme de souffrance ou de handicap comme indésirable et qui prône l’usage des technosciences pour améliorer/augmenter les caractéristiques physiques ou mentales des individus. Mais il serait faux de croire qu’il s’agit d’un mouvement marginal et isolé, sinon d’un délire futuriste ; cette idéologie n’est qu’une extension radicale de pratiques et d’idéologies déjà bien implantées. Comme le démontre l’historien Yuval Noah Harari dans Homo Deus (Harper, 2011), nous assistons actuellement, avec le développement fulgurant des technosciences, au passage de la sélection naturelle au dessein intelligent, où il ne s’agit plus de subir l’évolution mais de la diriger, de la surpasser.

De l’effacement au mépris du corps

Les discours au sujet de l’ectogenèse (genèse à l’extérieur du corps) tendent généralement à se focaliser avec fascination sur les prouesses techniques et le fœtus, reléguant la figure maternelle au deuxième plan, voire l’occultant complètement. Certains affirment: « l’utérus artificiel a la même forme que l’utérus, donc ce n’est pas un gros choc pour le bébé » ; « le tout fonctionne normalement » ; « l’environnement est parfaitement contrôlé[2] ». Dans cette lignée, le Dr Michel Cosson, gynécologue-obstétricien au Centre hospitalier universitaire de Lille, déclarait récemment : « C’est la première fois que je vois un système aussi proche de l’utérus, et il est d’une simplicité séduisante[3] ». Ces propos ont pour effet de réduire l’enfantement à la matrice et à ses mécanismes biologiques et, puisque le corps maternel est considéré défaillant, ils tendent à présenter l’option artificielle comme étant plus performante, plus sûre, voire nécessaire. La seule préoccupation généralement soulevée en lien avec la mère est l’impact psychologique de l’éloignement de celle-ci. Bien que la question de l’attachement socioaffectif soit fondamentale, la fonction sociale du corps l’est tout autant, et son occultation est préoccupante.

Il importe de comprendre que l’évacuation du corps du scénario de l’engendrement constituerait une révolution anthropologique colossale. Bien que l’utérus artificiel suive les pas tracés par la procréation médicalement assistée, qui permet déjà de reproduire artificiellement des étapes de la reproduction (insémination artificielle, fécondation in vitro, gestation pour autrui, incubateurs, etc.), il se démarque tout de même de ces pratiques et constituerait un point de rupture historique considérable. D’une part, la procréation ne serait plus assistée mais entièrement remplacée et accomplie technoscientifiquement. D’autre part, l’utérus artificiel remettrait fondamentalement en cause le fait social total et universel que tous les enfants naissent d’un corps humain féminin et en sont ainsi dépendants. Aussi banal que cela puisse paraître, il ne faut pas perdre de vue que l’inscription dans le monde humain passe littéralement par le corps humain[4]. La venue au monde et la reconnaissance d’un être qui serait né d’une machine et non d’un corps constituerait une révolution majeure dans la définition de ce qu’est l’humain.

Dans les sociétés occidentales, le corps maternel fait l’objet d’un effort scientifique soutenu depuis plusieurs siècles pour le maîtriser, atténuer toutes ses dimensions désagréables, bref, l’esquiver continuellement dans le but avoué de carrément s’en affranchir. Cette ardente envie de se défaire du corps maternel, profondément enracinée dans l’imaginaire occidental, correspond à ce que la sociologue Irina Aristarkhova nomme le désir ectogénétique. Ce désir a été formulé dans un grand nombre de textes scientifiques, philosophiques et littéraires qui, en cultivant le mythe de l’autocréation, expriment une sorte d’angoisse de la maternité. L’intérêt soutenu pour d’autres formes d’enfantement que celle qui nous conditionne tous – et qui est, rappelons-le, au fondement du symbolique et du lien social dans toute société – a pour principal effet de cristalliser un déni du corps maternel et de son importance dans la génération. L’utérus artificiel ne serait donc que la matérialisation technique d’idéaux et de pratiques qui tendent à l’effacement continu de la mère.

Pour plusieurs, l’alliance du corps effacé et de l’hyper-interventionnisme médical est symbole d’accroissement de la liberté et de l’autonomie personnelles, en vertu du droit à l’auto-détermination et à la logique thérapeutique de « réduire la souffrance humaine ». Mais à force de se consacrer exclusivement au souci d’éliminer des risques et des désagréments du corps, on semble perdre de vue les conséquences sociales de nos actions et, surtout, que la conception désincarnée de la liberté ainsi acquise est sérieusement problématique.

Comme le rappelle l’anthropologue David Le Breton, le corps « incarne la mauvaise part, le brouillon à corriger. Il est aussi parfois, et notamment dans la cyberculture, perçu comme un anachronisme, un vestige archéologique amené à disparaître. Pour la technoscience, l’espèce humaine semble entachée d’une corporéité qui rappelle trop l’humilité de sa condition ». L’imaginaire technoscientifique, ajoute-t-il, « semble faire du corps un membre surnuméraire de l’homme et inciter à s’en débarrasser pour accéder à une meilleure condition[5] ». La libération promue est celle du corps sous son versant précaire et hasardeux, ce qui soulève trois problèmes : le corps est autre chose qu’une somme de problèmes ; cette conception de la liberté est très réductrice et diffère radicalement d’une liberté politique, acquise collectivement par luttes et efforts, échanges et débats ; et, surtout, qui aurait les moyens d’accéder à cette liberté ? Le projet de l’utérus artificiel, tout comme d’autres avancées dans le domaine des biotechnologies ou de l’intelligence artificielle, s’adresse essentiellement aux personnes très fortunées et risque fort de creuser les écarts de pouvoir et de santé en créant deux catégories d’individus : les humains « ordinaires » et les humains augmentés. Il s’agit là du nerf de la guerre qui devrait être au cœur des réflexions éthiques, de manière à penser collectivement les enjeux qui touchent au cœur de la condition humaine et du vivre-ensemble.

En se vouant à distancier à tout prix la procréation du corps, et donc de notre condition humaine, on oublie le fait évident que nous sommes des êtres corporels, dépendants d’autres vivants. Comme le rappelle l’éthicienne Margaret Somerville dans Le canari éthique (Liber, 2003), la reproduction demeure toujours incertaine, comme la vie, malgré le sentiment de certitude que procure le pouvoir technoscientifique. Dans les sociétés sécularisées, notre faible tolérance aux mystères les a transformés en problèmes ; or, ce « malaise face à l’incertitude peut également nous mener à adopter des attitudes simplistes ou réductrices face à des réalités très complexes » (p. 30).

Les découvertes technoscientifiques nous ont menés à croire que nous comprenons totalement l’origine et la nature de la vie humaine et que, par conséquent, nous pouvons la manipuler, en disposer à notre gré, telle une possession. À l’heure actuelle, les nombreuses potentialités techniques se développent suivant cet « impératif technicien » qui suggère que « si on peut le faire, on doit le faire ». Pourtant, l’histoire des sciences nous enseigne qu’elles peuvent donner lieu à d’importants dérapages. Il est donc crucial de rappeler deux principes éthiques fondamentaux : la possibilité de développer une technique ne la justifie pas nécessairement, et ce qui est bénéfique pour certains individus ne l’est pas nécessairement pour la collectivité.

 

[1] Cité dans Peter Hadfield, « Japanese pioneers raise kid in rubber womb », New Scientist, 25 avril 1992 (traduction libre).
[2] Propos tenus sur les ondes d’Ici Radio-Canada Première, « Un utérus artificiel pour les bébés prématurés », Médium large, 2 mai 2017.
[3] Cité par Soline Roy dans « Testé sur des agneaux, l’utérus artificiel est peut-être né », dans LeFigaro.fr, 28 avril 2017.
[4] Luc Boltanski, La Condition fœtale. Une sociologie de l’engendrement et de l’avortement, Paris, Gallimard, 2004.
[5] D. Le Breton, « Du corps brouillon au corps parfait de la santé parfaite » dans L. Sfez (dir.), L’utopie de la santé parfaite, Paris, Presses universitaires de France, 2001, p. 154.

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