Relations septembre-octobre 2017

Le corps obsolète? L'idéologie transhumaniste en question

Nicolas Le Dévédec

Corps augmentés, êtres exploités

L’auteur, professeur adjoint au Département de management de HEC Montréal, a publié La société de l’amélioration. La perfectibilité humaine des Lumières au transhumanisme (Liber, 2015)

 

Loin de nous libérer du travail, les technologies visant à améliorer l’être humain conduisent à de nouvelles formes d’oppression et d’aliénation.

 

« Des marchés actifs 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, des infrastructures globales permettant de travailler et de consommer en continu – cela ne date pas d’hier ; mais c’est à présent le sujet humain lui-même qu’il s’agit de faire coïncider de façon beaucoup plus intensive avec de tels impératifs[1] », montre l’essayiste Jonathan Crary dans son essai 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil. C’est dans cette optique que le système capitaliste s’emploie depuis plusieurs années à réduire le temps de sommeil des individus, en même temps que se développe, en particulier dans le milieu militaire, un ensemble de recherches scientifiques visant à lutter contre les effets de l’insomnie : « La recherche sur l’insomnie apparaît comme un élément parmi d’autres pour obtenir des soldats dont les capacités physiques se rapprocheraient davantage des fonctionnalités d’appareils et de réseaux non humains[2] ». Toute la question est de savoir si ce soldat, capable d’être plus endurant grâce aux avancées biomédicales et disposant de capacités cognitives augmentées par des interfaces homme-machine, ne constitue pas, ainsi que le suggère Jonathan Crary, « le précurseur du travailleur ou du consommateur sans sommeil », toujours plus performant et productif.

La question se pose d’autant plus que les idéaux transhumanistes, à la croisée des mondes industriel et scientifique, connaissent ces dernières années une notoriété grandissante au sein des sociétés occidentales. Rassemblant des ingénieurs, des entrepreneurs et des philosophes influents, le transhumanisme est un mouvement qui milite en faveur d’une amélioration radicale de la condition humaine par les nouvelles technologies. D’importantes entreprises comme Google et une multitude de start-ups qui misent sur les avancées biomédicales de demain y contribuent. Pour le mouvement, bonifier techniquement l’humain peut signifier tout autant « optimiser ses émotions » par la pharmacologie, lutter contre son vieillissement, accroître ses capacités physiques ou encore améliorer ses facultés intellectuelles (attention, concentration, etc.). Si de telles perspectives biomédicales suscitent depuis plusieurs années beaucoup de débats universitaires, peu d’études abordent leurs conséquences possibles sur le monde du travail. Or, force est de constater que les innovations techniques et biomédicales, tant dans les domaines de la pharmacologie, des neurosciences, des biotechnologies que dans celui de la bionique, risquent d’affecter grandement, au cours des années à venir, les manières de travailler et de percevoir le travail ainsi que les manières de se percevoir au travail.

En 2012, dans un rapport intitulé Human Enhancement and the Future of Work (« L’humain augmenté et l’avenir du travail »), l’Academy of Medical Sciences du Royaume-Uni présentait une grande variété de pratiques autant réelles qu’imaginées qui pourraient, demain, permettre un rendement au travail qui surpasse les normes. Qu’il s’agisse d’agir sur les performances intellectuelles par un usage détourné de médicaments ou d’améliorer les performances physiques au moyen de la robotique, de l’implantation de puces électroniques ou de la chirurgie esthétique, le document fait état de plusieurs perspectives technoscientifiques capables de modifier les conditions de travail. Il souligne notamment l’accroissement de la productivité et de la compétitivité économique qui pourrait en découler. Ce qui est évoqué, ce sont autant les capacités individuelles d’apprendre et de réaliser des tâches que celles de travailler dans des conditions plus extrêmes ou à un âge plus avancé. Même les questions liées aux « problèmes » de motivation au travail sont abordées : « Le recours à des “amplificateurs cognitifs” ou à la stimulation cérébrale pourrait intéresser les employés qui trouvent certains aspects de leur travail moins stimulants » (p. 22).

De nouvelles formes d’exploitation

La conception d’un humain augmenté plus beau, plus fort, plus intelligent et plus heureux, tant vanté par les thuriféraires du transhumanisme, masque ainsi en réalité le développement de nouvelles formes d’exploitation et d’aliénation des individus dans un contexte social façonné par les impératifs capitalistes de performance, de productivité et de « flexibilité ». Les chercheurs Karen Dale et Brian Bloomfield de l’Université de Lancaster montrent dans leurs travaux que les technologies d’augmentation humaine, loin de nous libérer du travail, ouvrent tout au contraire à une normalisation de l’hyper-travail, c’est-à-dire à une normalisation de conditions de travail et de manières de travailler extrêmes. Dans les milieux étudiants et certains milieux professionnels, l’usage extra-médical de psychotropes qui stimulent l’attention, la mémoire, la concentration et, plus globalement, les performances cognitives, est déjà courant. L’utilisation des smart drugs s’observe aujourd’hui chez un nombre significatif d’étudiants et de travailleurs dans des domaines variés (finance, aviation, santé, etc.), non pas pour s’évader du travail, mais au contraire pour être capable de travailler davantage et maintenir la cadence.

Par ailleurs, de nouvelles pratiques comme le contrôle biotechnologique de la procréation, proposées par certaines entreprises afin de permettre aux femmes salariées de se consacrer corps et âme à leur carrière, montrent qu’une reconfiguration de la démarcation entre vie privée et vie professionnelle est aussi en jeu. Pionnières en la matière, les entreprises Facebook, Google et Apple proposent depuis quelques années à leurs employées une assurance-santé qui couvre les frais liés à la congélation des ovocytes, afin qu’elles puissent mettre en suspens provisoirement leur maternité et ne pas interrompre leur carrière productive. « Congelez vos œufs, libérez votre carrière », titrait ainsi le magazine Business Week. Sous couvert d’émancipation des femmes, ces nouvelles pratiques normalisent plus que jamais l’hyper-travail en instillant de nouvelles pressions à la productivité et à la performance : dans « les entreprises où le “tout-au-travail-tout-le-temps” est déjà la norme, les gens vont lire ce genre de politique non pas comme un encouragement à offrir plus de choix aux femmes mais comme : “voici ce que nous attendons de vous”[3] », souligne Anne Weisberg du Families and Work Institute.

Derrière plusieurs des avancées technoscientifiques contemporaines, c’est aussi de la porosité toujours plus grande des frontières entre l’entreprise et le corps humain qu’il est question. L’implantation de micropuces de type RFID (identification par radiofréquence) proposée par certaines entreprises soulève à ce propos plusieurs problèmes. À la suite de l’entreprise suédoise Epicenter en 2014, l’entreprise belge New Fusion a, par exemple, récemment proposé à ses employés de remplacer leur carte d’accès par une micropuce implantée sous la peau leur permettant d’accéder au bâtiment (mais aussi à la photocopieuse…) par un simple geste de la main. Des employés techno-intégrés à la mégamachine capitaliste, voilà qui donne une résonance plus actuelle et inquiétante que jamais aux thèses de Jacques Ellul sur le système technicien.

Un modèle capitaliste à dépasser

Produire un sujet adapté techniquement à des conditions de travail extrêmes, faire coïncider techniquement les êtres humains avec les impératifs de la société 24/7, comme le dit Jonathan Crary, telle pourrait bien être, finalement, l’ambition du nouvel esprit du capitalisme. De ce point de vue, les avancées technoscientifiques et biomédicales contemporaines, en même temps que la progression des idéaux transhumanistes, appellent une réflexion critique fondamentale qui ne saurait se résumer à l’idée, aujourd’hui largement répandue, d’une simple régulation. C’est le modèle capitaliste en lui-même et l’illusion du progrès technologique qui l’accompagne qu’il s’agit de remettre en question. Il paraît pour ainsi dire vain de vouloir réguler un système dont le principe central est celui de la croissance économique infinie, laquelle implique, par définition, la négation des limites de la nature et donc aussi de l’être humain. Poussé à son comble, le capitalisme ne peut, à terme, qu’aboutir à la volonté de produire un Homme nouveau. Lutter contre l’humain augmenté et l’exploitation du travail implique en ce sens de se départir du mythe du progrès technique et économique qui fonde le capitalisme pour bifurquer vers une autre forme de société, plus conviviale, plus solidaire et plus juste.

Cela suppose notamment de repenser « l’émancipation du travail », non pas comme un projet technoscientifique, comme c’est si souvent le cas à l’heure des big data (« méga-données »), mais comme un projet fondamentalement politique. Le développement technoscientifique ne saurait par lui-même contribuer à l’émancipation individuelle et collective. Loin de libérer du travail, les technosciences nourrissent de nouvelles formes d’oppression et d’aliénation. Compter sur les avancées technoscientifiques, c’est en outre déléguer au monde privé de l’entreprise le soin de nous « libérer », autrement dit, de nous déposséder de notre capacité de faire. Contre cette exploitation transhumaniste et biocapitaliste croissante de nos conditions de vie, l’utopie d’un travail émancipé, portée par les penseurs socialistes originels comme Owen, Fourier et Proudhon, qui appelaient à construire politiquement « un monde où l’on travaillerait non pas seulement moins mais aussi plus librement et de façon plus satisfaisante[4] », paraît constituer une utopie plus vivante et nécessaire que jamais.

 

[1] J. Crary, 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil, La Découverte, 2013, p. 13.
[2] Ibid., p. 13.
[3] A. Weisberg citée dans Corine Lesnes, « La vie privée surgelée », Le Monde, 24 octobre 2014.
[4] Emmanuel Renault, « Émanciper le travail : une utopie périmée ? », Revue du MAUSS, 2016/2 n° 48, p. 151.

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