Relations août 2007

Oser l'espérance

Jean-Claude Ravet

Contre toute espérance

C’était un temps de persécutions. Vers l’an 100. Les enfants étaient arrachés à leurs parents et égorgés devant eux s’ils n’abjuraient pas et n’observaient pas un culte à l’empereur divin. On ne badine pas avec l’empire. Ils furent ainsi nombreux à périr comme séditieux, rebelles, hérétiques. Ceux qui résistaient encore se cachaient. Clandestins, ils cherchaient à garder désespérément espoir. Leur foi en une humanité fraternelle, solidaire vacillait : était-elle vaine? Ne fallait-il pas plier devant un dieu qui semblait si puissant et se soumettre? Les victimes innocentes s’amoncelaient en charnier. L’avenir semblait des plus sombres.

Parmi ces persécutés, il en fut un qui prit la plume. Ce serait son arme. Sa résistance farouche devant l’oppresseur. Il allait composer une fiction, un récit mettant en scène dans le style littéraire apocalyptique prisé de ses congénères, l’histoire d’une victoire inattendue au terme d’un long combat pour la liberté et la vérité, contre l’injustice et l’oppression des pauvres par les puissants du monde. Malgré les apparences. Ceux qui liraient cette fiction pourraient reprendre force. Espérer contre toute espérance. S’accrocher à une lueur infime, si lointaine fut-elle, dans la nuit angoissante de l’épreuve, sans lendemain. L’auteur, témoin de cette souffrance atroce, qui broie le corps et l’esprit, a puisé dans l’imaginaire. Imprégné de récits sur Jésus, sur ses paroles et ses gestes qui circulaient parmi les communautés chrétiennes dont il faisait partie – bonne nouvelle aux pauvres qu’on les appelait –, il crée un récit nouveau où le héros est la petite communauté qui cherche à suivre ses traces, luttant contre une bête féroce, qui se nourrit du sang des pauvres. La bête sera vaincue, l’empire romain, « Babylone la grande », s’écroulera avec fracas et stupeur, sous le poids de ses crimes commis en toute impunité.

S’y dévoile le visage de Dieu : en partie oublié en partie méconnu par l’Église. Le Très-Haut est très-bas, le Tout Puissant est fragilité, lié à la contingence; l’éternel est le crucifié, solidaire à jamais des crucifiés et des vaincus de l’histoire. Il habite le monde comme un souffle intarissable, porteur d’espoir et de quête de justice et de liberté.

À la lecture de cette œuvre de résistance, plus que le souffle de l’espoir, la communauté découvre la puissance des faibles : la parole, les mots, capables d’ouvrir des brèches dans les cachots, de fissurer les palais des maîtres. D’ébranler les dieux du statu quo, de la fatalité.

L’Apocalypse – « révélation » en grec – venait de naître de sombres temps. Ce récit fictif de la victoire des crucifiés sur « Babylone » en clôturant la Bible la maintient tout entière ouverte à l’herméneutique de la libération : « Que celui qui a soif s’approche, que l’être de désir recueille l’eau de la vie gratuitement… » (Apocalypse, 22,15). Ce n’est pas un livre de vérités qu’il faudrait décrypter pour connaître l’avenir. C’est une fiction qui a maintenu debout et en lutte des humiliés de la terre contre les maîtres du temps et de l’espace, ceux-là qui ne cessent, en tout temps et en tout lieu, de dire qu’il n’y a pas de choix, qu’ainsi va le monde – et que la multitude doit périr plutôt que cesse leur manière de vivre. Si cette fiction parle encore aujourd’hui, ce n’est donc pas à cause de ses « secrets » qui seraient encore scellés mais parce quelle nous mène – à l’instar d’autres récits de fiction et de poèmes qui bouleversent le regard et la voix – dans le revers des choses et de soi, liés à l’imaginaire et au langage, où l’on touche incrédule à ce que l’on croit.

Mais comme la braise sous les cendres, fussent-elles d’un charnier, elle ravive les forces qui faiblissent dans la nuit noire du monde, à qui sait souffler sur elle. L’œuvre de fiction est un complot ourdit contre la nécessité, un attentat contre le destin et l’ordre, et leurs sbires : des vérités figées, fixées à jamais dans des mots exsangues, comme des clous dans la chair d’un crucifié.

Oser l'espérance

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