Relations août 2007

Oser l'espérance

réalisée par Marco Veilleux

Mémoire et désir de sens, entrevue avec Bernard Émond

Après avoir longtemps été documentariste, le cinéaste Bernard Émond arrive à la fiction en 2001, avec le film La femme qui boit. Il réalise ensuite, en 2003, 20h17 rue Darling. Ces œuvres, présentées toutes deux à la Semaine internationale de la critique du Festival de Cannes, ont été primées et saluées par la critique. Bernard Émond poursuit présentement la réalisation d’une trilogie amorcée en 2005 avec La Neuvaine – un film qui a connu un important succès. Le second volet de ce parcours cinématographique s’intitulera Contre toute espérance et arrivera en salle le 17 août. Son auteur a accepté de nous partager quelques-unes de ses raisons d’espérer… et de désespérer. Nous l’en remercions.

Relations : Votre trilogie a pour fil conducteur ce que la tradition chrétienne appelle les « vertus théologales » – à savoir la foi, l’espérance et la charité. Pourquoi?

Bernard Émond : Le scénario de La Neuvaine était déjà écrit lorsque s’est imposée à moi l’idée d’une trilogie. C’est en abordant l’écriture de ce qui est devenu le scénario de Contre toute espérance que je me suis rendu compte de cette continuité thématique. Pour l’expliquer, il me faut rappeler que mon dernier documentaire, en 2000, s’intitulait Le temps et le lieu et portait sur le village de Saint-Denis de Kamouraska. L’anthropologue américain Horace M. Miner (1912-1993) avait séjourné dans ce village vers la fin des années 1930. Il en a tiré un livre magnifique intitulé St. Denis – A French Canadian Parish (University of Chicago Press, 1939). En quelque sorte, je suis retourné sur ses traces. Pendant les deux ans qu’ont duré la préparation et le tournage de mon documentaire, j’ai repris contact avec le vieux fonds culturel canadien-français, incluant sa part religieuse. Je pense que c’est ce qui a préparé le terrain au choc que j’ai eu par la suite, il y a maintenant plus de cinq ans, en entrant dans la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré.

Rel. : Que s’y est-il passé?

B. É. : Je n’étais pas retourné dans ce lieu de pèlerinage depuis ma petite enfance. En le revisitant, j’ai été en proie à une sorte d’émotion liée au souvenir de la foi et de la culture de nos ancêtres. En même temps, puisque j’ai une formation d’anthropologue, je n’ai pu faire autrement que de me dire : voilà les rituels et les symboles de « ma tribu ». Et j’ai eu envie de faire un film là-dessus. Ce qui est devenu, avec le temps, La Neuvaine. Lorsque j’ai terminé le scénario de ce premier film qui scrute le thème de la foi et de l’incroyance, j’ai commencé à travailler sur ce qui allait devenir Contre toute espérance.

Rel. : Comment ce thème de l’espérance vous apparaît-il inspirant et porteur de résonance?

B. É. : Le choix de ce filon thématique n’est pas le fruit d’une réflexion abstraite. C’est quelque chose de plus inconscient, de presque souterrain. Toutes sortes de choses m’y ont amené. J’ai redécouvert Péguy il y a quatre ou cinq ans, en particulier Le porche du mystère de la deuxième vertu qui, avec l’image de sa « petite fille espérance », est un poème absolument bouleversant. De plus, je suis très attiré par des auteurs ou des cinéastes croyants – particulièrement ceux qui sont aux prises avec le doute. J’ai souvent l’impression qu’ils savent poser les questions les plus radicales, dont celle de l’espérance.

C’est pour cela que je puise dans le fonds culturel canadien-français et catholique où je trouve des métaphores puissantes (le bien et le mal, le péché et le pardon, la quête de salut, etc.) me permettant de parler du monde dans lequel nous vivons. J’ai beau être non-croyant – et je ne dis pas « athée » –, je sens que j’ai besoin des métaphores de la religion pour faire mon travail d’artiste. Je sens qu’au-delà du dogme, il y a là des vérités profondes. Ce registre religieux me permet d’évoquer des dimensions de l’existence humaine dont on ne parle plus. Je tiens à cela, comme je tiens à la littérature et à tout ce qui peut enrichir et complexifier notre conception de l’existence. Toutes les ressources symboliques de la culture peuvent être mises à contribution pour nous rendre plus attentif à la beauté comme à la douleur et à l’injustice qui traversent notre monde.

Rel. : Vous affirmez souvent trouver ce monde profondément désespérant. Pourquoi?

B. É. : Durant ma vie, j’ai assisté au recul de tous les idéaux auxquels nous avons cru au Québec : la justice sociale, l’indépendance nationale, le projet d’édifier une nouvelle culture… Le triomphe de l’individualisme matérialiste et borné est-il le seul horizon qu’il nous reste? J’en ai bien peur lorsque je nous vois abandonner de plus en plus le terrain politique à ceux qui considèrent la société comme une machine. Ainsi, depuis les années 1980, j’ai souvent l’impression de vivre dans une gigantesque publicité pour l’égoïsme. Le climat culturel ambiant nous pousse à faire de cet égoïsme la motivation fondamentale de l’être humain. Ce phénomène, typique de l’idéologie néolibérale, nous réduit à être d’inutiles machines à désirer. Mes plus grandes sources de désespérance sont donc reliées à ce recul, à l’oubli du passé, à la disparition de la culture populaire et à son remplacement par une insignifiante culture de masse.

Pour le regard de l’anthropologue, la culture populaire est un patrimoine symbolique que le peuple se constitue à travers les siècles. Au Québec, cette culture populaire s’enracinait dans notre vieille culture paysanne française et, bien sûr, dans nos traditions et rituels catholiques. À travers cette culture populaire, des questions fondamentales sur l’être humain et sur la signification de la vie en société trouvaient de puissants matériaux pour s’élaborer et s’exprimer. Or, la culture de masse – celle qui se fabrique dans le seul but de se vendre et de faire du fric – évacue tout cela. Son déferlement est en train de créer un irréparable appauvrissement culturel au Québec.

Rel. : Dans ce contexte que vous décrivez, est-il possible de continuer d’espérer? Où trouver la force de changer le présent et de croire en l’avenir malgré tout?

B. É. : C’est là toute l’interrogation de mon film : comment peut-on espérer dans un monde sans espérance? Je raconte l’histoire d’une femme qui est mise à la porte de la multinationale qui l’emploie. Son mari tombe malade et sombre dans le désespoir. L’horreur de notre système économique se conjugue aux aléas de son destin. Elle se retrouve devant rien, profondément désespérée. Toutefois, à la fin du film, lorsque tout semble perdu, elle lance un cri, un appel à quelque chose ou à quelqu’un de plus grand, une sorte d’imploration. Je ne sais pas ce que ça veut dire, sinon que cela ressemble à une prière…

Rel. : Est-ce qu’elle y croit?

B. É. : Je ne sais pas… mais il me semble qu’elle exprime à travers cela son désir de vivre. Ces derniers temps, j’ai beaucoup fréquenté les œuvres de Sylvie Germain. Cette romancière et essayiste française nous parle longuement du silence de Dieu. Pour elle, espérer est une chose assez curieuse : au fond, ce serait « écouter le silence ». C’est peut-être ce que fait le personnage de mon film… Sa supplication finale, ouverte à cet « au-delà » qui reste silencieux, est de l’ordre d’un appel radical, d’une remise de soi à quelque chose qui nous dépasse. Or, que l’on soit croyant ou non, si l’on ne reconnaît pas qu’il y a quelque chose de plus grand que nous, on est perdu! Pour un non-croyant, cela peut être un idéal de justice, un appel à la solidarité, la conviction que l’histoire et la vie ont un sens, bref qu’il y a quelque chose qui est « digne de foi » et pour laquelle il vaut la peine de se battre. Cette ouverture à une sorte de transcendance me semble essentielle.

Rel. : Donc une transcendance fragile et incertaine, nous permettant néanmoins de continuer à vivre et à espérer?

B. É. : Oui. Et nous savons que l’histoire est faite de mouvements de balancier. Il y a des moments de recul sociaux qui sont suivis par de nouvelles avancées. Cependant, de nos jours, c’est beaucoup plus inquiétant – entre autres parce que nous arrivons aux limites écologiques d’un certain type de développement économique, mais aussi parce que la continuité culturelle, qui permet la remise en question du monde, est en péril. Verrons-nous revenir le balancier avant qu’il ne soit trop tard?

Fort heureusement, quotidiennement, il y a encore des milliers de bénévoles et de citoyens qui s’engagent au Québec. Des femmes et des hommes s’occupent des jeunes ou des aînés, servent le café aux sans-abris, travaillent au nom de la solidarité et de la justice, etc. Cela me convainc que le néolibéralisme n’arrivera pas à éradiquer la bonté. À travers mes films, j’essaie de parler à ces gens qui résistent à la déshumanisation. L’art et l’éducation ont un rôle capital dans cette résistance. Poser des questions profondes et complexes sur le sens de la vie est aussi important que d’aller faire du bénévolat dans un centre d’accueil, d’œuvrer dans une soupe populaire ou de militer dans un organisme communautaire. Il s’agit de deux aspects complémentaires de la même tâche qui consiste à repousser l’oubli de la dignité humaine. En tant qu’artiste, j’ai le sentiment que nous sommes presque dans la position des moines qui, au Moyen Âge, en recopiant des textes, ont sauvé la culture occidentale! Alors, mon espérance s’exprime à travers une volonté de mémoire de la culture qui, au fond, n’est pas autre chose qu’un désir de sens.

Rel. : À cause de cela, on vous a parfois qualifié de cinéaste de la perte et de la mémoire. Votre œuvre serait-elle nostalgique, entre autres, du catholicisme d’antan?

B. É. : Il y a quelque chose qui me révolte dans ce mépris de notre passé et de notre culture catholique au Québec. Je comprends très bien qu’il y ait eu une réaction de rejet au tournant des années 1960. Effectivement, le pouvoir de l’Église a été excessif. Le patronat s’en servait très bien. Des gens ont été abusés. Il y a toutefois une attitude complètement insoutenable qui consiste à dire que c’était là la source de tous nos maux. Pour ma part, si je tente de réinvestir cette symbolique, c’est que je crois qu’elle peut encore avoir une résonance. Est-ce de la nostalgie? En tout cas, je ne suis pas nostalgique des familles de quinze enfants, des curés qui disaient aux femmes quoi faire dans la chambre à coucher ou encore de Duplessis qui s’acoquinait avec les évêques : bon débarras! Je crois toutefois que l’on a jeté le bébé avec l’eau du bain. Même pour les non-croyants, il est essentiel de préserver cette mémoire religieuse qui est à la source de ce que nous sommes en tant qu’Occidentaux, qui est porteuse de questions fondamentales et qui traverse les siècles.

Rel. : Vos personnages sont souvent aux prises avec des drames terribles, les menant aux confins d’une interrogation existentielle où les lueurs d’espérance sont ténues. Pourquoi cette radicalité quasi mystique dans votre œuvre?

B. É. : J’ai un fort sentiment du tragique de l’existence humaine. Est-ce que c’est mystique? Je ne sais pas… J’essaie d’être lucide, tout simplement, et de ne pas me fermer les yeux devant la mort, l’injustice, l’horreur. Ni devant la beauté du monde, même si c’est parfois difficile.

Rel. : Votre trilogie se conclura par le film sur la charité. Quelle signification donnez-vous à cela?

B. É. : Avec la désespérance qui traverse mon deuxième film, cela me permettra de remonter un peu vers la lumière. S’il y a si peu d’espérance, il nous reste au moins la charité! Alors le troisième film parlera de cela : nous avons besoin les uns des autres, nous avons besoin de la charité, car le monde dans lequel nous vivons a grandement besoin de réparation.

Rel. : De rédemption?

B. É. : J’aimerais pouvoir le dire…

Entrevue réalisée par Marco Veilleux

 

Oser l'espérance

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