Relations août 2007

Oser l'espérance

Michel Venne

La vivacité du Québec

L’auteur est directeur général de l’Institut du Nouveau Monde

La société québécoise n’est pas parfaite. Reconnaissons néanmoins – ce que nous ne faisons peut-être pas assez – qu’elle foisonne d’initiatives, de projets et d’expériences qui témoignent d’une étonnante vitalité. Certes, dans ce panorama large et varié, tout n’est pas d’égale valeur ou à l’abri de la critique. Toutefois, dans la mesure où des citoyens s’approprient cette floraison, à travers le débat et la responsabilité, nous pouvons y reconnaître des raisons d’espérer.

Mon espoir, c’est que ce que je n’attends pas va survenir, me surprendre et me combler… Je compte sur des gens que je ne connais pas, et qui emprunteront des chemins que je n’ai jamais fréquentés, pour m’aider et aider mes concitoyens à défricher des voies d’avenir. Et l’espoir tient dans le fait qu’il y aura toujours, devant un mur, des gens pour découper des portes et les ouvrir.

Enraciné dans le pays réel

Ma seule vraie raison d’espérer, ici, au Québec, c’est que j’entends le bruit sourd d’une forêt qui pousse. Je découvre partout un foisonnement d’initiatives qui n’ont rien en commun, ne procèdent pas d’un plan, n’obéissent pas à un scénario préétabli ni ne mènent forcément à un résultat d’ensemble précis ou à une forme unique d’assouvissement.

Je n’espère rien de particulier. Je n’attends surtout pas un grand soir. Et c’est sans doute ce qui m’aide le plus à espérer. Je n’ai pas figé, dans mon esprit, le modèle idéal de la réussite. Et j’accepte que le bonheur espéré se découvre sous une forme inattendue.

Je mets ma confiance en ces millions de gens qui, chaque jour, individuellement ou en groupes, inventent d’autres façons de vivre ou redécouvrent les anciennes, entretiennent de profondes solidarités, en créent de nouvelles, refusent les modèles dominants et prennent des risques… La recombinaison à l’infini de ces millions d’actions crée de nouveaux mondes.

L’espoir ne tient que dans une chose : la certitude qu’il y a plusieurs mondes possibles et que des gens agissent pour les faire apparaître. Si plusieurs mondes sont possibles, cela veut dire que celui que l’on déteste peut changer. Il ne reste ensuite qu’à réaliser une chose toute simple : le monde ne change pas de lui-même. Si espérer veut dire attendre, l’espérance est vaine et peut même conduire au découragement ou, pire encore, à l’acceptation d’une aliénation : « en attendant le grand soir, j’accepte mes souffrances ». Il n’y a d’espoir vrai que pour ceux qui cherchent et qui agissent. L’espoir vient avec la responsabilité.

Une forêt luxuriante

J’ai dit que j’entendais le bruit sourd d’une forêt qui pousse. Cette forêt est faite de toutes formes d’initiatives, grandes et petites.

Elle est faite de festivals de musique que l’on peut fréquenter à Rouyn-Noranda comme à Petite-Vallée en Gaspésie. Elle se régénère chaque jour dans les 4000 entreprises d’économie sociale. Ses racines sont profondes dans le mouvement coopératif. Au cours des dix dernières années, 1500 nouvelles coops ont vu le jour au Québec.

Cette forêt qui pousse, c’est aussi celle des PME florissantes et créatrices d’emplois. Ces nouveaux agriculteurs qui contribuent à la révolution gastronomique, commencée au Québec il y a un peu plus de vingt ans, et qui mettent sur nos tables des fromages fabuleux, des boissons savoureuses faites d’eau d’érable. Ces cuisiniers audacieux qui mitonnent des agneaux et des cerfs, du flétan et du thon, parfumés de fines herbes locales et accompagnés de variétés de légumes redécouverts au gré d’expérimentations potagères et de recherches minutieuses.

Les arbres de cette forêt prennent parfois la forme de moulins à vent, ces éoliennes majestueuses qui produiront à terme de l’énergie propre, pourvu, bien entendu, que l’on sache gérer l’aménagement de ces parcs avec intelligence, prévenance et équité à l’égard des riverains.

Ces arbres prennent l’allure de chapiteaux, ceux du Cirque du soleil. Nos artistes, en plus de donner à nos concitoyens un miroir dans lequel se reconnaître, sont sur toutes les scènes du monde. De Céline Dion à Wajdi Mouawad, de Robert Lepage à Arcade Fire, des Invasions Barbares à La Neuvaine à la trame sonore des Triplettes de Belleville. D’Yves Beauchemin à Myriam Beaudoin. Ces succès individuels ne sont pas nés dans un désert. Ces artistes ont dû trouver chez eux un terreau fertile, un environnement propice, une serre chaude.

La forêt pousse aussi dans les grands secteurs économiques, les nouvelles technologies, le multimédia. Elle se régénère dans l’innovation sociale. Le Québec a l’un des taux de pauvreté les plus bas, c’est l’endroit en Amérique du Nord où l’écart entre les riches et les pauvres est le moins grand, la province où le taux de criminalité est le plus faible.

Le Québec sert de modèle pour l’organisation des services de garde à l’enfance. Les Centres de la petite enfance, on ne l’a pas assez dit, sont sans doute l’innovation sociale la plus spectaculaire et la plus porteuse des quinze dernières années. Les CPE sont bien davantage que des garderies. Ils sont le réseau d’éducation pré-scolaire dont nous avions besoin pour assurer la réussite de nos enfants à l’école et dans la vie. Ils sont un fabuleux réseau d’intégration sociale pour tous, incluant les immigrants et les personnes démunies. Ils sont la voie d’engagement pour des milliers de parents qui s’investissent dans les conseils d’administration, autant de lieux d’apprentissage de la responsabilité sociale et parentale dans une société de plus en plus atomisée.

J’entends la forêt qui pousse dans les mouvements sociaux de toute nature, ces milliers d’organismes communautaires qui gardent les communautés vivantes et pallient aux lacunes de l’État et du marché, tout en construisant une force citoyenne capable, on l’a vu, d’empêcher des projets loufoques ou délétères nés dans l’esprit de promoteurs sans vision. Le mouvement étudiant a révélé sa puissance en faisant reculer le gouvernement.

Je la vois déployer ses branches dans un syndicalisme qui fut capable, et qui l’est sans doute encore, de renouvellement et d’invention. Capable, en tout cas, de se tenir debout devant la plus grande entreprise américaine. Où, dans le monde, avez-vous vu des syndiqués défendre leur dignité devant Wal-Mart au prix même de perdre leur emploi? Sans compter que nos grands syndicats non seulement défendent les droits des travailleurs mais s’engagent dans le développement économique, avec le Fonds de solidarité de la FTQ et le Fondaction de la CSN, ainsi que dans la coopération internationale, le commerce équitable et l’investissement responsable.

Forêt luxuriante au sein des mouvements écologiques. Le féminisme se porte toujours bien même si les jeunes femmes semblent moins enclines que leurs aînées à en porter le nom. Et l’action des Québécoises et des Québécois se porte à l’étranger dans des mouvements de coopération internationale, des initiatives d’économie solidaire, la Marche mondiale des femmes, le Forum social mondial.

Et je n’oublie pas nos universités ni nos grandes écoles qui, partout sur le territoire du Québec, contribuent à la vie intellectuelle et stimulent la recherche et le développement de nos régions.

Et puis, le Québec demeure un symbole vivant de la diversité culturelle dans le monde, petite nation francophone capable d’accommodements parfaitement raisonnables et créatrice d’un modèle d’intégration dont Montréal est le fer de lance, ville cosmopolite où se côtoient dans la paix les cultures qui se déchirent ailleurs sur la planète.

De jeunes pousses

Suis-je en train de dire que le Québec est parfait? Bien sûr que non. Mais le Québec est certainement un laboratoire de ce que l’on pourrait appeler l’altermondialisme. Certains des autres mondes souhaités existent déjà chez nous.

Je parle d’une forêt qui pousse, silencieusement, mais sûrement. J’en parle en ces termes parce que ni le leadership politique, ni les médias de masse, ne rendent justice à ces laboratoires, à ces raisons d’espérer.

Et j’ai une autre raison d’espérer! Elle surgit du cœur des jeunes. Une jeunesse que je rencontre chaque été à l’Institut du Nouveau Monde : 500 jeunes, chaque mois d’août, depuis 2004, qui viennent à leur tour réinventer le monde. Qui défendent un nouvel humanisme. Ce nouvel humanisme se berce toujours des mêmes idéaux : la liberté, l’égalité, la solidarité et la paix. Mais ces jeunes ont compris que, désormais, pour protéger les libertés, pour atteindre l’égalité, pour assurer la sécurité et pour vivre en paix, la seule voie est celle de la responsabilité.

Ces jeunes espèrent. Mais ils n’attendent plus. Ils nous invitent, notamment par leur appui massif aux causes environnementales, à assumer la responsabilité du monde. Leur espérance est de n’être pas les seuls à se tenir debout.

Oser l'espérance

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