Relations août 2007

Oser l'espérance

Marie Gratton

Mettre au monde la liberté

L’auteure, professeure retraitée de la Faculté de théologie, d’éthique et de philosophie de l’Université de Sherbrooke, est membre de la collective L’autre Parole

L’espérance est au cœur de la tradition judéo-chrétienne. Depuis le concile Vatican II, et dans la foulée de la théologie de la libération et de la théologie féministe, cette vertu se déploie maintenant sous des couleurs plus stimulantes et exigeantes que jamais.

Espérer… ce verbe s’emploie indifféremment pour exprimer l’espoir et l’espérance chrétienne. De celle-ci on dit qu’elle est une vertu théologale, c’est-à-dire une vertu qui, avec la foi et la charité, « a Dieu pour objet ». Alors que nous sommes bien conscients d’entretenir des espoirs sur tout ce qui nous paraît, à tort ou à raison, comme un bien, y compris, souvent, sur de tout petits riens.

Un dynamisme révolutionnaire

Au cœur de la tradition judéo-chrétienne, l’espérance s’est transformée sous l’influence des cultures qui l’ont vue naître et grandir au milieu des soubresauts d’une longue et tumultueuse histoire. Les événements fondateurs de cette espérance, que relatent avec une incomparable puissance évocatrice le Premier et le Second Testaments, retrouvent aujourd’hui, sous des formes nouvelles et radicales, leur dynamisme révolutionnaire. J’y reviendrai. Dans l’esprit de plusieurs, toutefois, elle a longtemps été étroitement, sinon exclusivement associée, aux « fins dernières ». Un discours pastoral fort répandu avait contribué à forger ce lien dans l’esprit des fidèles. Mais les choses ont changé, et cela doit nous apparaître comme une grâce, puisque l’espérance se déploie aujourd’hui sous des couleurs plus riches, plus stimulantes et, probablement aussi, plus exigeantes que jamais. Espérer « sauver son âme », c’est bien. Toutefois, se sentir responsable de la réussite de toute la création, elle qui « gémit jusqu’à ce jour en travail d’enfantement » (Romains 8, 22), et qu’il faut mener à son plein accomplissement, voilà qui élargit les perspectives et requiert une surdose d’espérance!

L’élargissement et l’approfondissement du discours sur l’espérance, nous les devons, pour une bonne part, à l’esprit de renouveau qui a soufflé sur le concile Vatican II – tout particulièrement lors de la rédaction de la Constitution pastorale Gaudium et Spes, qui traite de L’Église dans le monde de ce temps. « Les joies, les espérances, les tristesses et les angoisses » humaines, rien de tout cela ne doit être étranger au cœur des personnes chrétiennes. Comment cela pourrait-il l’être, puisque Jésus a totalement assumé notre condition? La foi nous fait donc de la solidarité un devoir.

La théologie féministe

La réflexion sur l’espérance chrétienne s’est non seulement élargie et approfondie, mais elle s’est aussi, fort heureusement, radicalisée, grâce à l’émergence de la théologie de la libération et d’un autre mouvement qui puise son espérance à la même source féconde, pour embrasser encore plus large : la théologie féministe. Cette dernière est née, dans la douleur, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle. Après avoir milité pour l’abolition de l’esclavage et l’obtention du droit de vote pour les femmes, des Américaines de confession protestante s’avisent que c’est sur la Bible que leurs adversaires s’appuient pour soutenir leur résistance au changement. Parmi elles, Elizabeth Cady Stanton (1815-1902) se distingue. Contrairement à ce qu’on lui a appris, elle estime que la Bible doit contribuer à la libération des femmes plutôt que de servir de prétexte à leur assujettissement. C’est dans cet esprit qu’elle entreprend, avec de nombreuses collaboratrices, l’édition de The Women’s Bible (1895 et 1898). Rédigé par des biblistes maîtrisant l’hébreu et le grec, cet ouvrage comporte des commentaires qui soulignent le caractère patriarcal du texte sacré et proposent des interprétations exemptes de préjugés misogynes. En son temps, pareille démarche a créé une acerbe polémique. Au XXe siècle, elle a suscité des vocations…

Les féministes chrétiennes ont repris la démarche des pionnières. Leur argumentation est radicale, elle revient avec une incontournable logique aux racines du prophétisme biblique qui a été un si puissant véhicule d’espérance. En effet, les prophètes du Premier Testament ont dénoncé les abus des puissants sur les faibles, des riches sur les pauvres. Moïse avait arraché son peuple au joug du pharaon, il l’avait mené jusqu’à « une terre qui ruisselle de lait et de miel » (Exode 3, 8). Aux yeux des théologiens de la libération, l’Exode est redevenu le paradigme de l’émancipation des victimes des injustices politiques, sociales et économiques, une source inspirante pour nourrir l’espérance des exploités de notre monde. Pour les féministes chrétiennes, l’oppression que fait peser sur les femmes le système patriarcal leur commande de marcher, et de paver la route vers une terre où règnent l’égalité et la liberté. La culture du temps n’avait pas permis aux anciens prophètes d’étendre aux femmes cette notion d’émancipation, mais le moment est clairement venu d’y voir aussi la réalisation du désir de Dieu : l’établissement d’un « Royaume » où triomphent la justice et la paix.

Les féministes chrétiennes se sont penchées sur les attitudes et les comportements de Jésus à l’égard des femmes qu’il a côtoyées et sur les paroles qu’il leur a adressées. Dans le récit des guérisons dont il les a gratifiées et de l’accueil inconditionnel qu’il leur a accordé, comment ne pas voir, pour chacune de nous, un motif d’espérer? La confiance qu’il leur a manifestée, la paix intérieure qu’il leur a redonnée, l’amitié dont il les a honorées, la mission qu’elles ont assumée après sa mort pour être fidèles à sa mémoire, tout cela en bravant les tabous patriarcaux, nourrit aujourd’hui notre espérance. Quand nous clamons notre faim et notre soif de justice, nous entendons en écho : « Bienheureuses! » (Matthieu 5, 6). Quand on veut faire taire cette autre Parole qui est la nôtre, et qu’on nous prêche la soumission en prétendant ainsi nous honorer, nous entendons en écho : « Bienheureuses! » (Matthieu 5, 11). Le message du Nazaréen est notre viatique; le Magnificat (Luc 1, 51-53), notre manifeste. Ce chant nous apprend que Dieu, constatant que le monde est à l’envers, a décidé de le remettre à l’endroit. L’évangéliste le place, avec une audace prophétique, dans la bouche d’une femme, Marie. Cet hymne subversif a traversé les siècles pour soutenir notre espérance.

Étonnante vertu

Il me semble qu’il doit plaire à Dieu de nous voir espérer le succès de toute sa création, le bonheur de ses filles et de ses fils, mais surtout de constater que nous y travaillons. Saint Ignace de Loyola a bien cerné l’essence de l’espérance : « Tout faire, comme si tout dépendait de soi, tout attendre, comme si tout dépendait de Dieu. » Ni l’espérance ni la charité ne supportent la paresse; ce sont des vertus qu’on ne peut pas pratiquer en levant les yeux au ciel tout en baissant les bras.

Péguy a fort joliment parlé de l’espérance comme d’« une petite fille qui n’a l’air de rien du tout », mais qui « entraîne tout », puisqu’« elle aime ce qui sera ». C’est la vertu qui, selon lui, parvient à étonner Dieu. « L’espérance, dit Dieu, voilà ce qui m’étonne moi-même. Ça c’est étonnant. » Je sais, Péguy était poète… mais qu’importe, partons de là. Quand Dieu se penche sur le monde, et qu’il voit à quel point il ne tourne pas rond, quand il choisit de ne pas s’en mêler, par respect, à ce qu’on dit, pour notre liberté, et qu’il nous surprend à espérer encore et toujours malgré tout, il y a vraiment de quoi l’étonner! Et il m’arrive d’être moi aussi étonnée par ma propre espérance.

Le silence de Dieu a depuis longtemps cessé de me scandaliser. Il me lance plutôt un défi. Dans un monde où il se tait et où il renonce à exercer sa puissance, c’est à moi, c’est à nous de parler pour consoler et apaiser; c’est à moi, c’est à nous de poser de petits gestes qui nous changent et qui pourraient bien finir, à force de persévérance, par remettre le monde à l’endroit. J’ai dit des « petits » gestes, parce qu’il sont à ma portée, et que les « grands » m’apparaissent souvent si dangereux… Les petits, eux, plaisent à Dieu, selon Matthieu 25, 35-40.

Enfanter l’avenir

L’espérance, c’est le temps de l’attente. Une attente confiante, mais soumise aux imprévisibles aléas de l’histoire. C’est cela justement qui lui donne du poids et du prix. Vertu qui soutient, mais qu’il faut parfois porter à bout de bras… La théologienne Louise Melançon en parle comme d’une femme qui enfante dans la douleur et l’amour. Image puissante, évocatrice, qui interpelle et qui motive. Il me plaît de voir l’espérance chrétienne comme une mère en travail dont le Dieu amour est la source et l’achèvement.

Face au mystère de Dieu et aux turbulences du monde, j’ai fait de l’espérance mon défi et ma force.

Oser l'espérance

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