Relations août 2007

Oser l'espérance

Jean-Claude Ravet

Oser l’espérance

« Des monticules de têtes humaines s’étendent au loin,
Et moi, là-bas, je deviens si petit que j’échappe aux regards.
Mais, dans les livres souriants, dans les jeux des enfants,
Je vais ressusciter pour dire que le soleil brille. »

Ossip Mandelstam, Cahier de Vorojève, 1937

L’espérance est-elle une formidable illusion qui nous détourne de la réalité? Un baume qui nous aveugle? C’est ce que prétendait, en bon précepteur d’empereur romain, le philosophe Sénèque. Les maîtres n’ont-ils pas le pouvoir de faire la réalité plutôt que d’espérer? Quitte à faire couler le sang, raser des villes, asservir des peuples. Les repus non plus n’ont pas à espérer. Ils jouissent sans souci du présent. L’espérance est du côté des pauvres.

Il est vrai, cependant, qu’une certaine espérance peut servir d’échappatoire, peut amener à esquiver ses responsabilités et à s’en remettre à demain, à d’autres pour, ainsi, passer son tour. Celle-là, il est vrai, est mirage, démission. D’autant que le temps se fait rare. Nous l’avons gaspillé comme tout le reste. Les fondations de notre seule demeure humaine, la Terre, se fissurent, hypothéquant radicalement nos conditions d’existence. Il y a urgence d’agir.

Mais agir et espérer ne s’opposent pas, tous deux émanent du fond même de l’existence humaine. Peut-on vraiment agir sans signer par là une promesse qui engage l’avenir, sans croire au pouvoir d’inaugurer quelque chose de nouveau et de l’accroître? Notre regard vers l’avenir, vers la mort même, n’est pas une tare dont il faudrait se guérir, mais le tribut d’une existence qui se vit consciemment dans la fragilité et la finitude, le fruit d’une vie, depuis le commencement, solidaire dans l’épreuve d’être.

Toutefois, la question se pose de savoir ce que peut bien signifier espérer alors que l’horizon est à ce point obscur, menaçant, et l’agir incertain. Certes, ce n’est pas d’hier que la planète tourne de travers, que la multitude se bouscule au portillon de la misère et que les riches festoient à leurs dépens. Ce qui est nouveau ou plus récent, par contre, c’est l’absence non seulement de rêves, mais de solutions de rechange qui pallient la torpeur et pourraient animer les luttes. Une fatalité paralyse. D’abord, le progrès, bien qu’ayant le vent dans les voiles, n’enchante plus. On croit de moins en moins à ses promesses de bonheur. N’aurions-nous pas les moyens d’éradiquer la misère et la faim? Le progrès est entre bonnes mains pour qu’il n’en soit rien. Le pillage sans précédent de la terre n’a-t-il pas été possible grâce à lui? Il s’est même rangé du côté de l’effroi : technoscience sans conscience qui se déploie sans balises – le devenir humain semble à sa remorque. Il entretient ainsi un sentiment aigu d’impuissance. Et puis, il y a ce qui s’impose de plus en plus comme destin : les lois « naturelles » du marché qui uniformise le monde, le livre à la logique du profit et des actions boursières, mettent au pas les travailleurs encore récalcitrants et « inadaptés » à la nouvelle réalité. Rationalisation, délocalisation, précarisation, autant de diktats devant lesquels « nous n’avons pas le choix ». Même le projet de pays tend à se borner en calcul de coûts et bénéfices.

En même temps, une certaine insouciance du lendemain et une bonhomie suspecte nourrissent notre quotidien. Le pain et les jeux – panem et circenses – s’exhibent sur l’écran du divertissement de la société-spectacle. Formidable dispersion d’une existence rivée à l’immédiat. Voltige spectaculaire jusqu’au moment du crash. Les maîtres du jeu sont ceux-là mêmes qui, le nez collé sur les indices boursiers, n’ont que faire du long terme. S’il s’en trouve, parmi eux, qui s’inquiètent et sonnent l’alarme, d’autres, rassurants en façade – question de calmer le jeu –, préparent en coulisses des stratégies guerrières du pire : éliminer le superflu – la rationalisation managériale appliquée à des pans entiers d’humanité.

Dans ces sombres temps, l’espérance est une faible lueur, petite lanterne qui vacille au dessus de nos têtes. Elle ne perce pas la nuit noire. Cependant, elle est d’une aide précieuse, pour garder le cap « humanité », contre le chant obsédant des sirènes. Ne pas faillir dans cette passe. Elle a tout à voir avec le souffle, dont le mot tire sa racine étymologique – espérer, aspirer, conspirer. C’est « l’espérance violente des matins », selon la belle expression de Bernanos, qui pousse à humaniser la réalité encore inhumaine. Jamais gage de victoire, elle est simplement cette voix sourde qui crie en soi de ne pas se rendre à la laideur, ni à l’injustice, même quand elles sont portées aux nues et drapées du voile du destin. Elle est une protestation hérétique contre le culte officiel rendu au règne de la nécessité et à la tyrannie de la réalité – « ce qui est ne peut être autrement ».

On sait reconnaître l’espérance à la beauté fragile de ses pousses et à l’odeur subtile de dignité humaine qui exhale de celles-ci. On en retient une joie étrange, presque indicible, à l’image de celle qui naît du souvenir d’un être aimé qui nous attend.

Oser l'espérance

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