Relations novembre 2002
Entre mépris et méprise, entrevue avec Chantal Bouchard
Linguiste et professeure au Département de langue et de littérature françaises de l’Université McGill, Chantal Bouchard a étudié les rapports difficiles, quasi angoissés, que nous, Québécois, francophones entretenons avec notre langue. Elle en a retracé l’histoire dans La langue et le nombril, paru chez Fides, en 2002 (2e éd.). Madame Bouchard a bien voulu s’entretenir avec Relations sur cette dimension névralgique et hypersensible de notre identité collective.
Relations : Vous vous intéressez aux liens qui unissent la langue et l’identité. Dans votre livre, vous avez voulu rendre compte de l’obsession du débat sur la langue comme un élément structurant de notre regard sur nous-mêmes.
Chantal Bouchard : J’ai essayé de montrer comment et pourquoi on était arrivé à une perception extrêmement négative du français parlé au Québec, avec un point culminant dans les années 60. Par la suite, ce rapport à la langue devient, avec le temps, manifestement plus serein, grâce au recours à l’instrument politique et à la mise en place de politiques linguistiques.
En remontant dans l’histoire, nous pouvons observer que ce regard dépréciateur s’accompagne d’un processus constant, génération après génération, d’une espèce de déclassement collectif subi par les Canadiens français. Le moment charnière du passage à ce rapport défensif et dépréciatif à la langue se situe dans le dernier tiers du XIXe siècle, au moment où la société, jusque-là rurale, laisse place – les terres arables étant à peu près occupées – à l’expansion de l’urbanisation et de l’industrialisation. La communauté anglophone, établie très tôt dans les villes, y avait créé et développé ses réseaux de commerce et nombre d’industries. Si bien que les Canadiens français passent d’un statut social valorisé, celui de paysans plus ou moins autonomes, à un statut d’employés subalternes, d’ouvriers mal payés. À mesure que le pouvoir économique est fortement lié à la communauté anglophone, le français perd de son prestige au profit de l’anglais, qui devient langue de la promotion sociale et de l’accès au pouvoir.
Nous assistons bel et bien, avec cette prolétarisation des paysans, à un formidable déclassement social dont on ne soupçonne pas assez l’ampleur et surtout les conséquences énormes qu’il a eu sur la vie collective des Canadiens français, particulièrement sur la perception négative de leur propre langue, comme si le seul fait de la parler les limitait à un destin tout à fait médiocre.
L’histoire du français au Québec est l’histoire d’un peuple dominé. Quand la langue définit un sous-groupe social dans la société, minoritaire ou dominé, elle devient vite l’élément identitaire à la fois central et hypersensible, dans la mesure où c’est autour de la langue que se cristallise l’effort de survie. Comme un linguiste a dit : « On ne pense pas plus à sa langue quand elle est dominante, qu’à sa santé quand elle bonne. »
C’est tout autre chose de se percevoir locuteur d’une langue marginalisée, folklorisée, déstructurée, comme cela a été le cas pour le Québec durant une bonne partie de son histoire, que de se percevoir locuteur de la langue commune d’une société, reconnue langue de travail et de promotion sociale, comme aujourd’hui.
Si ces conditions d’existence ont joué un rôle déterminant dans ce processus de dépréciation de la langue, elles ne suffisent pas cependant à l’expliquer totalement. Le jugement négatif que les communautés anglophones ont véhiculé sur le français d’ici y a aussi grandement contribué, tant il est vrai que l’identité collective est toujours tributaire de l’image que les autres nous renvoient de nous-mêmes.
Rel. : Pouvons-nous parler d’une stratégie de domination ayant eu pour cible la langue?
C.B. : Qu’il y ait eu stratégie de dénigrement, cela ne fait aucun doute; qu’elle ait été concertée, c’est autre chose. La langue est le symbole de l’appartenance à la collectivité canadienne-française : attaquer la langue, c’est s’en prendre à l’image collective d’un peuple. Il ne faut pas oublier que nous étions en contexte colonial, dans lequel le groupe dominant minoritaire à l’époque avait intérêt à affaiblir et à marginaliser le groupe dominé majoritaire. Juger avec mépris la variété de français parlée ici, c’était un moyen efficace de le faire.
Il se trouve que, par un accident de l’histoire, le groupe dominé appartenait à la culture qui avait le plus grand prestige. En effet, à cette époque, le français était la langue apprise par la bonne société d’Occident. Il n’aurait pas été facile d’écarter la reconnaissance de droits linguistiques aux Canadiens français si la langue qu’ils parlaient avait été reconnue comme celle parlée dans toutes les cours d’Europe et les salons de New York. Ne pouvant pas dénigrer le français en tant que tel, les Anglo-Saxons d’Amérique commencent à dire de manière méprisante, – et ce, dès le XIXe siècle –, que ce n’est pas le vrai français qui est parlé ici, mais une sorte de dialecte, un jargon incompréhensible, le French Canadian Patois, comme on l’appellera. J’ai cité dans mon livre quantité d’anecdotes qui montrent comment des gens connaissant à peine quatre mots de français se permettaient d’émettre un tel jugement.
Dans un premier temps, les Canadiens français ont été stupéfaits. Pour eux, il ne faisait aucun doute qu’ils parlaient français; certains même étaient prêts à dire que leur français était meilleur, parce que plus proche du français classique du siècle des Lumières. Mais plus cette réputation progressait, plus ils se rendaient compte que le prestige de leur langue leur était dénié et qu’on tendait à les ravaler au rang d’ignares.
On a alors réagi et dénoncé. Mais, en même temps, plus il devenait difficile de se débarrasser de cette réputation, plus un sentiment d’angoisse s’incrustait. « Et si c’était vrai que nous ne parlions pas français! » Les textes publiés dans les journaux sur ce thème, entre 1920 et 1930, sont très éclairants. On en vient à associer tous les écarts d’avec la norme française à ces jugements négatifs et à dire : « Si nous parlions comme en France, on ne pourrait pas nous critiquer ». On se met à critiquer ce qui est simplement différent. De là à juger que ce sont des fautes et à considérer que nous massacrions le français, il n’y a qu’un pas qui a fini par être franchi. On a assisté à une véritable intériorisation du préjugé. Vers les années 40-50, de nombreuses interventions publiques de Canadiens français sont allées dans ce sens, à peu près en ces termes : « Nous ne parlons pas le français, mais un jargon infâme ou déstructuré ». À la lecture de ces textes, j’avoue que j’ai été stupéfaite que nous ayions pu en arriver à une vision aussi négative. C’était carrément de l’auto-dénigrement.
Rel. : Vous allez même jusqu’à parler de « dépression collective » au milieu du XXe siècle. Selon vous, les stratégies mises de l’avant par l’élite canadienne-française pour contrecarrer les conséquences néfastes de notre rapport à la langue, n’auraient d’ailleurs pas été étrangères à cette crise identitaire aiguë.
C.B. : Il était nécessaire de reconstruire une image positive de la langue. L’élite intellectuelle choisit de valoriser la langue du terroir, rattachant l’origine de la langue parlée au Québec au français classique du XVIIIe siècle. De ce fait même, elle tendait à mettre en valeur un mode de vie paysan, en opposition à un mode de vie urbain, perçu comme source de contamination et d’anglicisation.
Et comme cette élite était composée en grande partie de catholiques engagés et des membres du clergé, cette valorisation de la langue fut associée aussi à la défense de la foi : c’est tout le discours de la langue gardienne de la foi. Pour beaucoup, le danger d’assimilation linguistique était accolé à celui du passage au protestantisme.
Cette stratégie a eu pour effet l’isolement. Si les gens restaient ou retournaient dans les campagnes et se faisaient paysans, ils n’étaient pas en contact avec les Anglais, et donc se préservaient de l’assimilation linguistique et confessionnelle. Ce fut l’épisode de la colonisation de l’Abitibi et du Témiscamingue, par exemple. Il faut comprendre que ce fut dans une large mesure en réaction au mouvement d’urbanisation, perçu comme danger mortel pour l’identité canadienne-française, que l’appel à défricher les terres s’est construit. Qui a fait long feu, dans la mesure où la culture de terres nordiques a vite vu ses limites.
Cette stratégie consistant, d’une part, à valoriser une langue et un mode de vie du terroir et, d’autre part, à associer la défense de la langue à la religion, a eu aussi pour résultat de creuser à la longue un fossé intenable entre un discours officiel chantant la gloire d’une langue et d’un mode de vie de plus en plus marginaux et la réalité urbaine majoritaire qui portait les stigmates de l’infériorité et du mépris, alors que 70 % déjà de la population vivait dans les villes.
Le débat houleux autour du joual, au début des années 60, a eu certainement l’effet d’une claque salutaire au sein d’une population canadienne-française habituée au discours tenu à la gloire des paysans. Il a mis à vif cette perte de repères et l’écart entre le discours et la réalité urbaine qui a permis par la suite d’ouvrir des pistes nouvelles pour faire face à cette crise identitaire.
Car le joual est cette langue archaïque qui évoluait dans la clandestinité – à l’ombre du discours officiel – fortement marquée par l’influence de l’anglais et parlée par ces paysans prolétarisés des villes.
Quand on prend la mesure de la situation de 1960, on s’aperçoit qu’il y avait une espèce de panique qui s’était emparée de l’élite intellectuelle. Celle-ci se demandait vraiment si le français n’était pas effectivement en train de se désagréger. Le véritable danger n’étant plus l’assimilation, mais bien la déstructuration de la langue.
Les mesures mises en œuvre jusque-là, plutôt d’ordre moral et individuel, faisant appel au sentiment, à la fierté, à la foi, furent ressenties comme un véritable échec. Dorénavant, de fortes pressions se sont exercées de la part du public sur le gouvernement du Québec pour qu’il prenne ses responsabilités en matière linguistique, ce qu’il n’avait pratiquement jamais fait. C’est alors que commencèrent à apparaître les politiques linguistiques qui ont culminé avec la Loi 101.
Rel. : La mise en place de politiques linguistiques constitue un véritable coup de barre dans le rapport que nous entretenons avec la langue. Vous parlez même de clivage générationnel. Qu’entendez-vous par là?
C.B. : C’est très clair. Il y a, d’un côté, la génération plus âgée, qui a vécu la crise des années 60, marquée par l’insécurité linguistique, et de l’autre, une génération plus jeune qui entretient une relation plus sereine avec la langue, plus ouverte sur l’avenir. Ce clivage peut se comprendre en terme de passage d’un sentiment de culpabilité à l’égard de la langue à un sentiment de responsabilité politique.
Les livres de Georges Dor sont emblématiques du rapport à la langue de l’ancienne génération. On retrouve ce genre de discours chez des gens relativement âgés qui ne sont pas capables de percevoir les améliorations significatives. Ils portent des jugements négatifs sur des caractéristiques québécoises parce qu’ils ont appris à les juger négativement. Or, ce qui était perçu comme quelque chose de fautif est de plus en plus considéré comme une caractéristique du français québécois.
Par ailleurs, le mouvement des années 70, resté cependant marginal, qui prônait le joual comme la forme typique du français québécois, a eu pour effet de nous forcer à réfléchir à notre rapport à la langue et à notre identité : sommes-nous fiers d’être Québécois? Sommes-nous fiers d’être distincts des Français? Est-ce normal que notre français soit différent de celui qu’on parle en France? Est-ce bon ou pas? Etc. Ce fut un exercice collectif d’interrogation et de prises de position qui a permis de s’approprier le français, avec ses particularités et son américanité propres, français qui nous appartient autant qu’il appartient à tous les locuteurs dont c’est la langue commune et la langue maternelle. Nous avons davantage un sentiment d’appartenance et de possession.
Je ne dis pas qu’il n’y ait pas de critiques à faire, notamment sur l’enseignement écourté de la langue. Il n’en reste pas moins que les jeunes d’aujourd’hui, en général, ont une meilleure maîtrise de la langue orale que leurs aînés – ce qui n’est peut-être pas le cas sur le plan de la langue écrite, car ils ont passé moins de temps à travailler le code grammatical, etc. –, plus d’aisance et ils ne sont pas aussi paralysés que les personnes de ma génération. Celles-ci étaient insécurisées, elles craignaient tellement de faire des fautes qu’elles adoptaient une sorte de français du dimanche, très laborieux, qui avait évacué toute spontanéité.
Il est vrai que j’ai intitulé la préface de la nouvelle édition de mon livre : « La sérénité linguistique existe-t-elle? », parce que je vois bien que cela n’évolue pas extrêmement rapidement. On n’arrivera peut-être jamais à se libérer tout à fait du sentiment d’insécurité qui a laissé des traces très profondes.
Mais les jeunes ont quand même une perception moins douloureuse et moins névralgique de la langue. Ils sont plus combatifs, ils ne vont pas accepter aussi facilement des jugements négatifs, ils vont plus facilement les contester, alors qu’autrefois, on prenait son trou, comme on dit, surtout si c’était un Français ou un étranger qui les émettait.
Il reste que la position du français au Québec demeurera toujours fragile, de par sa situation géographique et sociopolitique : notamment l’ensemble des facteurs qui jouent en faveur de la langue anglaise auprès des immigrants. Et si on ajoute à cela, le retour de l’anglais dans le milieu de travail, et ce, malgré les mesures de francisation mises en œuvre depuis 40 ans, à cause du développement des nouvelles technologies et du commerce international, il apparaît évident que des mesures de protection de la langue doivent rester à l’ordre du jour.
Mais les gens qui tiennent des discours alarmistes du genre : « Le français recule dans la population immigrante » m’embêtent passablement, car les mesures sur lesquelles ils se basent pour analyser les transferts linguistiques – le fait que les immigrants adoptent à la maison une langue autre que leur langue maternelle – ne font que refléter la réalité des immigrants d’avant la Loi 101, adoptée en 1977. Or, à cette époque-là, tout jouait en faveur de l’assimilation à l’anglais.
Car ceux qu’on a appelés les enfants de la Loi 101, la première génération d’enfants d’immigrants qui sont passés par le réseau français de l’école primaire et secondaire, viennent à peine de devenir des adultes. Ainsi, les questions concernant leur comportement linguistique, le milieu auquel ils se sont assimilés, la langue qu’ils utilisent à la maison, au travail et dans la vie publique, etc., toutes ces questions ne pourront faire l’objet d’analyses sérieuses que dans les années qui viennent.


