Relations novembre 2002
Que résiste la langue!
On n’en finit jamais avec la langue. Heureusement. Elle nous tenaille parce qu’elle est encore vivante. Elle nous fait crier. Chanter. Maudire. Rêver. Insondable rebelle, elle est gardienne de la plasticité du monde : elle en épouse les formes pour les mieux faire bouger.
La langue nous met au monde. Elle est le cordon ombilical de notre présence. Un relais entre autrui et soi-même; entre le passé et l’avenir. Elle se dérobe à nous quand on croit la saisir. Elle n’appartient à personne mais sourd de chacun de nous. Maîtresse de tous les possibles, nous l’habitons autant qu’elle nous habite.
Parler de la langue au Québec, c’est bien sûr aborder la question du français, toujours menacé et condamné à le demeurer. Le péril est évident : la nouvelle lingua franca sévit ici comme ailleurs. Plus ici qu’ailleurs, pour des raisons évidentes. Aussi la légitimité des mesures adoptées il y a maintenant un quart de siècle pour préserver la francité du Québec demeure-t-elle intacte. Il n’y a pas à revenir là-dessus, quoi qu’en disent certains esprits chagrins.
Langue. Digue de l’humanité. Barrage contre l’informe. Avant d’être un simple « outil de communication », la langue est une accoucheuse. Elle ouvre des horizons toujours nouveaux. Elle rythme les pas de la résistance à l’enfermement du monde dans une réalité aussi silencieuse que soumise. Elle souffle la liberté de la poésie, dont les mots refusent de se plier à l’ordre établi. Elle est le terreau sur lequel un autre monde peut s’ériger.
Le combat pour la langue, au Québec, en est d’abord un pour le français. Mais c’est aussi celui de nos amis autochtones, trop longtemps dépossédés de la matrice de leur présence au monde. Leur combat est aussi le nôtre, parce que c’est la richesse d’un monde commun qu’il s’agit de préserver. C’est pourquoi, au rouleau compresseur d’une logique qui tend à tout niveler, il faut opposer un front uni dans un même souci de dire le monde autrement.
Dire le monde, cela exige de cultiver la distance sans laquelle aucune présence n’est possible. La langue a besoin d’espace pour se déployer; elle est étrangère à la culture de l’immédiateté dans laquelle certains aimeraient la voir baigner, au nom d’une pseudo-authenticité. Communiquer avec l’autre, c’est prendre acte de la distance qui me sépare de lui – et qui nous constitue chacun en propre. C’est aussi se distancier de soi-même, afin de trouver avec l’autre le lieu de la rencontre. Parler, c’est toujours un peu se prendre pour un autre.
À une époque qui tend à réduire l’autre – quel qu’il soit – à la répétition du même, de l’indifférencié, l’espace de la langue, de la rencontre, se trouve mis à mal. Il est pourtant essentiel de cultiver cet espace afin d’éviter que la « société de communication » ne devienne en fait la célébration d’un repli autistique dans lequel la langue fermerait l’horizon en déclenchant simplement des actions réflexes, sur le mode du cliché ou du slogan… publicitaire. Une telle « langue » ne serait plus celle du dialogue : elle permettrait simplement l’énonciation univoque d’« informations » appelant une réponse immédiate (consommer tel ou tel produit, par exemple, comme la publicité nous y invite constamment).
Le combat pour la langue, aujourd’hui, doit donc aussi être mené à l’intérieur de notre propre langue, menacée – comme les autres – par le péril de son enrôlement instrumental, utilitaire. Pour que les mots nous permettent de résister à l’uniformisation marchande du monde, pour qu’ils rendent possible d’imaginer un autre monde, ils doivent pouvoir respirer librement. Cela pose la question, cruciale, de la transmission de la langue.
La liberté constitue au fond le cœur de la « question linguistique ». Il ne s’agit pas ici de se demander si les parents doivent pouvoir ou non choisir dans quelle langue leur enfant sera éduqué. Ce débat a été fait au Québec et a mené à l’adoption d’une politique linguistique faisant largement consensus. Inutile d’y revenir. Il s’agit désormais de se demander comment la langue peut encore conjuguer au présent le passé et l’avenir.
Pour nous inscrire dans la durée en cette terre d’Amérique, notre langue, le français, doit être transmise de génération en génération. Cela exige un rapport respectueux au passé – l’acceptation de normes léguées par lui – qui ne saurait pourtant être simple soumission : c’est parce qu’elle bouge, évolue, que la langue contribue à garder l’avenir ouvert et permet de le façonner autrement. Une langue figée est une langue promise à la mort; une langue qui refuse de s’assujettir à des normes – autres que celles de l’usage ainsi a priori jugé correct – est une langue qui se délite, enfermant du même coup ses locuteurs dans une liberté factice qui ressemble plutôt à une prison : celle d’un « moi » muré dans son silence, incapable de rencontrer l’autre dans un espace qui puisse faire sens pour les deux.
La langue doit être chérie. Cajolée. Aimée. Transmise, avec ses beautés et ses difficultés, à ceux et celles qui entrent dans son univers. Parce que si la langue cesse d’être résistante dans sa chair propre, elle ne pourra permettre de résister à quoi que ce soit. Orphelins de langue, tous les rêves nous seraient alors interdits.


