Relations novembre 2002
Tu tourneras ta langue
Avant de parler, tu tourneras sept fois ta langue dans ta bouche.
Avant d’écrire, alors?
On ne compte même plus.
Avant d’écrire, tu tourneras ta langue septante fois sept fois, et, quand elle tournera, la langue de ta bouche, tu penseras aussi que cette langue-là, elle n’est pas la même que celle de tes ancêtres, ni la même que celle de ta propre mère, car ta langue à toi s’est séparée de la langue maternelle en même temps que ton corps se défaisait du sien et tu penseras aussi que ta propre mère, avec sa langue, avait subi le même sort quand on avait coupé le long cordon rose et gluant, entre sa mère et elle.
Quand tu écriras, tu penseras à ta langue ombilicale coupée et à ta langue maternelle à jamais perdue.
Et quand tu seras enfin décidée à passer de ta langue à ta main sur la feuille, tu sauras que le trajet et la destination de ton écriture ne sont que le souvenir du passage entre une langue maternelle abandonnée, devenue étrangère, et une autre langue ombilicale, la tienne, cousue non moins étrangement à la langue commune de ce que l’on nomme Patrie.
Avec ta langue, tu feras tinter dans ta bouche les doux mots de la patrie, tous ceux-là que ton oreille capte et grave depuis toujours, depuis que tu respires, depuis que la marque chaude et liquide de ta langue maternelle a été, de ton corps, arrachée.
Tu les feras clapoter, chanter, penser, raisonner et tu n’oublieras pas, pendant que ta main transcrit, que ces mots-là sont d’abord et avant tout le résonnement d’absence d’une langue originelle qui n’est plus.
Avec les mots de la patrie, ton écriture parlera de cette origine, comme d’un paradis perdu et retrouvé seulement dans le chant de ta langue quand celle-ci, à travers la mémoire perdue de sa propre chair, invente de toutes pièces, comme à partir de rien, une immémoriale présence.
Et si, dans cette mémorieuse avancée sur ta feuille ouverte comme une mère accoucheuse, tu oublies de rendre son tribut à la langue de tes pères qui, péniblement et de siècle en siècle, a cultivé son jardin de mots dans son pays de neiges infinies, si tu oublies que la musique de ces mots et leurs couleurs et toute leur saveur te ramènent à la saveur de l’essentielle et inatteignable langue maternelle en allée, alors, avant même de pouvoir la retourner dans ta bouche caverne, ta langue sera coupée, jetée à la rivière, lancée très loin dans les contrées des gens sans paroles, vers des lointaines mers sans mémoires, sans rives et sans noms.
Madeleine Gagnon, Toute écriture est amour. Autographie 2, Montréal, VLB Éditeur, 1989, 193 p., pp.17-18


