Relations novembre 2002

Que résiste la langue!

Marcelline Kanapé

L’innu : l’autre combat linguistique

L’auteure est directrice de l’école secondaire de Betsiamites

Le patrimoine linguistique est d’une importance capitale pour les Innus ; c’est une question de survie. Chez nous, on dit : « Si tu ne parles pas ta langue, c’est que tu n’as plus de lien avec la nation. » La langue est le premier signe d’appartenance à notre culture et, en ce sens, notre relation à la langue n’est pas différente de celle que les Québécois francophones entretiennent avec le français. Cela s’applique d’ailleurs à n’importe quel peuple. La langue est étroitement liée à la mentalité des gens. Parler une autre langue, c’est entrer dans une autre mentalité. Plus qu’un simple outil de communication, la langue reflète un regard particulier sur la réalité; c’est toute une façon de vivre qui se transmet par elle.

L’innu est une langue menacée, encore plus que le français. Quelques milliers de locuteurs, c’est en effet très peu dans un environnent dominé par le français et par l’anglais. Nous risquons facilement l’assimilation. Dans ce contexte, un enjeu fondamental consiste à consolider l’innu comme langue écrite, car il s’agit essentiellement d’une langue qui se transmet oralement. Et, d’autre part, elle est composée d’autant de dialectes qu’il y a de communautés innues, celles-ci étant très éloignées les unes des autres. Il a fallu un long travail commun pour uniformiser l’or­thographe et pour établir une norme linguistique. Travail qui se fait nécessairement aux dépens de la diversité des dialectes. C’est le prix à payer pour que la langue innue reste vivante.

La menace ne vient pas seulement de la faiblesse de notre nombre par rapport aux francophones et aux anglophones. Elle vient également des grands bouleversements écologiques et sociaux que la communauté innue a subis. Notre langue s’enracine dans notre mode de vie et notre environnement tra­ditionnels. Elle est très descriptive, elle possède une richesse de vocabulaire et d’expressions en ce qui a trait à la géographie et à la topographie, que ce soit par rapport au paysage, à la faune, à la flore ou à la nature. Or notre mode de vie a changé : nous ne vivons plus en forêt et nous ne circulons plus dans nos territoires comme le faisaient nos ancêtres. Une partie de nos territoires a été submergée par les eaux à la suite de la construction de barrages hydroélectriques; des forêts ont été rasées par les compagnies forestières. Il n’y a plus d’endroit intact! Notre mode de vie, davantage urbain, fait en sorte que la spécificité de notre langue est en train de se perdre, qu’elle tombe en désuétude. D’où l’importance, pour nous, de la mettre par écrit pour en préserver la mémoire et les traces. D’un autre côté, plus positif, cela nous contraint à rechercher un nouveau vocabulaire qui n’existe pas dans notre langue, afin de définir la nouvelle réalité urbaine.

Ce combat que nous menons afin que notre langue soit sauvegardée et qu’elle reste vivante nous rend sensibles au combat des francophones pour leur langue. Il est légitime que toute nation lutte pour sa langue et sa culture si celles-ci se voient menacées.

Cependant, le combat des uns ne devrait pas empêcher le combat des autres. Ce n’est pas toujours le cas au Québec : la quête de reconnaissance et d’égalité de la nation québécoise ne s’accompagne pas encore pleinement du droit des Premières nations à poursuivre ces mêmes objectifs. Il y a souvent deux poids, deux mesures, comme le montrent les récentes déclarations de Jacques Parizeau à propos de l’entente entre Québec et les Innus. Nous pourrons vivre en paix si nous apprenons à nous respecter mutuellement.

À cet égard, la relation des Innus à la langue française se situe quelque part entre la subordination et la nécessité. Le fonctionnement de notre système scolaire en donne une bonne illustration. Seules la pré-maternelle et la maternelle se font en innu. Le reste de la scolarisation se passe en français, selon le programme du ministère de l’Éducation du Québec. Nous ne sommes tout simplement pas assez nombreux pour avoir nos propres écoles et nos propres enseignants innus. Beaucoup d’enseignants ne parlent que le français. Ce manque d’auto­no­mie des communautés dans l’enseignement n’est pas tant perçu comme une imposition ou un legs colonial que comme une conséquence logique de notre situation géographique : nous sommes des îlots innus entourés d’une mer de francophones et d’anglophones. Les médias de communication dans nos commu­nautés font écho à cette réalité : une seule radio est auto­ch­tone. Les Innus ne peuvent faire autrement que d’apprendre le français, s’ils veulent se faire comprendre dès qu’ils sortent de leur communauté. C’est une nécessité.

Cependant, l’innu est notre langue première et nous tenons absolument à la garder. C’est notre priorité. Il en va de notre identité propre. Dans ce contexte, l’acquisition du français, de l’anglais – et pourquoi pas – de l’espagnol est vue comme une richesse à conquérir, un supplément de culture que nous voulons partager avec les autres nations.

(Propos recueillis par Claude Rioux)

Que résiste la langue!

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