Le féminisme majoritaire à la québécoise : racisme, sexisme et discrimination dans les contestations judiciaires de la loi 21 sur la laïcité de l’État

Publié le 24 août 2021
Par : Geneviève Mercier-Dalphond

Geneviève Mercier-Dalphond (l’autrice est titulaire de la bourse Bertrand du Centre justice et foi 2020-2021 et doctorante à la School of Oriental & African Studies, University of London, Angleterre; spécialité / Religions & Philosophies, Recherche ethnographique en études islamiques et de genres).

Ce texte est issu d’une observation ethnographique des contestations judiciaires de la loi 21 sur la laïcité de l’État au Québec tenues en novembre-décembre 2020 à la Cour supérieure du Québec à Montréal. Il se penche sur ce que l’autrice nomme le féminisme majoritaire et civilisationnel du Québec. Celle-ci explore le rôle qu’a joué un groupe féministe québécois, Pour le droit des femmes du Québec (PDF), dans ces contestations judiciaires ainsi que ses positions plus larges sur les questions dites du voile islamique. Le texte soutient que les positions défendues instrumentalisent la cause féministe pour énoncer un discours à la fois infantilisant et stigmatisant envers les personnes musulmanes.

Crédit : Eve Torres

Introduction

Cet article se penche sur ce que je nomme le féminisme majoritaire et civilisationnel du Québec, et plus particulièrement sur la manière dont ce courant instrumentalise la cause féministe pour énoncer un discours à la fois infantilisant et stigmatisant envers les personnes musulmanes. Les féministes de ce mouvement, souvent blanches et francophones issues de la classe moyenne, éprouvent le sentiment que les gains réalisés par le mouvement féministe des années 1960 sont ténus et fragiles.

En s’alignant surtout sur des cadres libéraux pour faire progresser les droits des femmes, les féministes de ce groupe minimisent notamment la question de l’ethnicité au sein des rapports de force entre le groupe majoritaire et les groupes minoritaires. Dans cet article, je tente de démontrer qu’elles font preuve de paternalisme envers les femmes musulmanes et qu’elles attribuent un caractère et/ou un comportement sexiste intrinsèque aux hommes musulmans, qui deviennent des boucs émissaires et ennemis des valeurs libérales.

Pour ce faire, j’ai étudié la position du groupe Pour les droits des femmes du Québec (PDF), un collectif féministe actif dans la sphère publique qui a fermement défendu la loi 21 sur ladite laïcité de l’État du gouvernement de François Legault devant la Cour supérieure du Québec à Montréal[1]. Mes conclusions se basent surtout sur les idées et sur l’argumentation présentées par ses membres à la Cour supérieure lors des contestations de la loi 21 en novembre-décembre 2020 auxquelles j’ai assisté. Je tiens aussi compte du contexte plus large ayant caractérisé des débats qui ont entouré la loi 21 depuis son adoption en juin 2019.

 

« La laïcité ne se conçoit pas simplement comme la séparation doctrinale de l’Église et de l’État, mais comme la redéfinition de la religion compatible avec les sensibilités et les modes de gouvernance modernes. Interroger les prétentions normatives de la raison laïque ne signifie pas ouvrir la voie à la mainmise de l’extrémisme religieux sur la société, mais rappeler qu’il existe une multiplicité de manières de vivre la croyance, qui peuvent permettre d’éviter un choc frontal entre liberté de religion et liberté d’expression. »

PDF Québec, l’intersectionnalité et la Fédération des femmes du Québec

L’organisme PDF Québec fut créé en 2013 par un groupe de femmes en désaccord avec la position prise par la Fédération des femmes du Québec (FFQ) (association féministe québécoise fondée en 1966) sur les questions relatives à la laïcité et la Charte des valeurs (PL 60) proposée par le Parti québécois la même année[2]. À la suite du dépôt du projet de loi 60, la FFQ s’est positionnée contre la Charte des valeurs afin de prioriser l’autonomie des femmes sur leur corps; une position que la Fédération a réitérée en 2019 lors de l’adoption de la loi 21 par le gouvernement caquiste[3]. Ce féminisme défendu par la FFQ est appelé « intersectionnel » puisqu’il priorise des approches postcoloniale, féministe et antiraciste, ce qui tient compte des rapports de pouvoir entre groupes dominants et marginalisés. Il met aussi de l’avant « l’agentivité »[4] des femmes à gérer leur propre corps. Cette position face à la loi 60 proposée par le PQ a donc propulsé la création de PDF par des femmes qui voyaient cette laïcité de l’État prohibant les signes religieux dans certains contextes comme un gage d’égalité des sexes et de consolidation des acquis.

Selon l’idéologie de PDF, le féminisme dit intersectionnel qui veut prioriser l’agentivité de toutes les femmes à décider de leur propre corps s’alignerait avec le patriarcat traditionnel religieux (musulman dans le présent cas), puisqu’il ne découragerait pas le port du hijab chez les jeunes femmes musulmanes. Celui-ci serait dans cette optique un affront aux « valeurs québécoises » sécularistes. Ce schéma combinant des éléments du nationalisme et du féminisme perd cependant de vue qu’historiquement l’État laïc n’a pas simplement tenu la religion à l’écart de ses ambitions régulatrices, mais a cherché à la remodeler par l’intermédiaire de la loi. Saba Mahmood[5] nous a appris que ce remodelage est parcouru de tensions et de paradoxes qui ne peuvent être simplement attribués à l’intransigeance des religieux, qu’ils soient musulmans ou chrétiens.

La laïcité ne se conçoit pas simplement comme la séparation doctrinale de l’Église et de l’État, mais comme la redéfinition de la religion compatible avec les sensibilités et les modes de gouvernance modernes. Interroger les prétentions normatives de la raison laïque ne signifie pas ouvrir la voie à la mainmise de l’extrémisme religieux sur la société, mais rappeler qu’il existe une multiplicité de manières de vivre la croyance, qui peuvent permettre d’éviter un choc frontal entre liberté de religion et liberté d’expression. Pour les féministes pro loi 21, le hijab est toutefois perçu comme une insulte aux « valeurs » de la Révolution tranquille d’égalité et d’émancipation sexuelle.

Le féminisme hégémonique de PDF Québec et les contestations judiciaires

Les contestations judiciaires de la loi 21 en Cour supérieure du Québec à Montréal furent intentées par quatre parties demanderesses contre le Procureur général du Québec (PGQ), qui était appuyé par deux parties intervenantes : le Mouvement laïque québécois (MLQ) et Pour les droits des femmes du Québec (PDF). Les motivations des deux intervenantes de PDF étaient particulièrement révélatrices des insécurités ethniques et nationales du groupe dominant majoritaire, lesquelles nourrissent méfiance et discriminations envers les personnes musulmanes. En assistant aux cinq semaines d’audiences, j’ai pu observer les positions des intervenantes ainsi que noter les arguments historiques, juridiques, sociaux et politiques de leurs experts convoqués en cour.

Tel que souligné plus haut, ce texte se penche sur la position défendue et l’argumentaire du deuxième groupe d’intervenantes devant le Procureur général du Québec (PGQ), à savoir l’association féministe PDF Québec. Ce groupe s’inscrit dans le corpus du féminisme hégémonique, qui traduit une idéologie féministe blanche. Cette idéologie du féminisme blanc ne fait pas exclusivement référence à la couleur de peau des membres de cette organisation – bien qu’elles soient en majorité blanches –, mais plutôt aux méthodes qu’elles utilisent pour « libérer » les femmes, selon une logique à la fois coloniale et capitaliste[6]. Ce concept est une vision du féminisme selon laquelle les voies de l’émancipation pour les femmes sont prédéfinies en fonction des expériences des femmes blanches québécoises éduquées et privilégiées. De par leur identité raciale en tant que blanches, ces femmes s’identifient uniquement à leur identité de genre dans leurs contestations et appliquent un caractère universel à leur expérience de féminitude.

Comme le dit Sarah Mazouz, « être blanc désigne non pas la couleur de peau mais le fait d’appartenir au groupe auquel les logiques de racialisation profitent. Dans certains cas, comme dans les pays d’Europe ou d’Amérique du Nord et du Sud, il est vrai que les personnes qui bénéficient de ce statut ont une pigmentation blanche. Mais, il faut prêter attention au fait que dans d’autres contextes, celles et ceux qui ont, du point de vue des logiques de racialisation, le statut de blanc ne sont pas nécessairement des personnes blanches de peau. Ce que l’on retrouve toutefois de commun au fait de bénéficier du statut de blanc, c’est précisément de ne pas avoir à pâtir au quotidien de la manière dont les hiérarchisations racialisantes continuent d’organiser les rapports sociaux même dans des sociétés qui pensent avoir rompu avec le racisme »[7].

Les théories issues de ce féminisme favorisent donc une position raciale structurellement privilégiée – ce qu’on appelle le white privilege des féministes hégémoniques – qui ignore le racisme systémique et les expériences de discrimination des femmes racisées. Le féminisme blanc[8] n’est donc pas du tout une idéologie ethno-raciale; il s’agit plutôt d’une idéologie défendue par quiconque adhère à cette vision du féminisme qui reprend des stéréotypes coloniaux attribués aux hommes et aux femmes musulman(e)s tout en imposant un modèle d’émancipation linéaire selon l’expérience privilégiée des représentantes de ce féminisme, qui la considèrent comme universelle pour toutes les femmes. Les féministes militantes adhérant à ce courant de pensée, dont PDF Québec, utilisent des « initiées privilégiées[9] », à savoir des femmes racisées originaires de pays à majorité musulmane qui ont vécu des expériences d’inégalité entre les genres, afin de justifier leurs discours féministes et secondariser, voire ignorer, les critiques antiracistes de leurs positions.

Mon analyse s’attarde donc à la logique de cette posture féministe infantilisante arguant que les femmes musulmanes, et surtout les enseignantes, sont une menace aux valeurs québécoises d’égalité des sexes parce qu’elles sont soumises au patriarcat qui serait inhérent à l’islam et intrinsèque aux hommes musulmans. Les femmes musulmanes sont ici infantilisées et considérées comme des êtres faibles devant être protégées d’elles-mêmes, de leur culture/religion et de leurs partenaires masculins.

L’argumentaire paternaliste de PDF

Au centre des préoccupations de PDF en faveur de la loi 21 se trouvent les responsabilités des enseignantes envers les enfants et leur liberté de conscience, ainsi que la transmission des valeurs québécoises (séculières et émancipatrices) – qui seraient antithétiques aux valeurs dites religieuses. Ces féministes ont ainsi résumé leur position en faveur de la loi 21 en Cour supérieure : « PDF Québec soumettra que le voile dit ‘‘islamique’’ sous toutes ses formes est un symbole sexiste et contraire aux valeurs d’égalité entre les sexes, et donc qu’il n’a pas sa place chez les enseignantes de l’école publique.

De plus, ce symbole sexiste porte atteinte à la liberté de conscience des élèves et tout particulièrement des fillettes musulmanes qui seraient incitées à se conformer au modèle de leur enseignante[10] » (acte d’intervention déposé à la Cour supérieure par PDF). Dans son argumentaire, l’avocate de PDF Québec, aussi connue comme membre active de l’organisation, a renforcé cette position avec l’aide de Yolande Geadah, témoin experte, ainsi que de Nadia El Mabrouk, témoin ordinaire et membre active de PDF. L’emphase de ces trois argumentaires et/ou témoignages portait sur deux grands thèmes : la première prémisse étant que toutes les religions monothéistes sont patriarcales et que le port du hijab est un symptôme ainsi qu’un symbole de la montée de « l’intégrisme dit islamique » dans le monde, y compris au Québec[11]. Les femmes musulmanes sont donc victimes de cette montée de l’intégrisme et des pressions qui viennent avec leur « culture arabo-musulmane ». La deuxième prémisse est qu’il faut protéger la liberté de conscience des enfants, c’est-à-dire en s’assurant qu’ils reçoivent une éducation exempte du dogme patriarcal et sexiste qui sous-tendrait toutes religions monothéistes et particulièrement le « voile islamique ».

D’une part, la logique de leur argumentaire était d’illustrer la menace que représenterait le hijab pour l’égalité entre les sexes, et ce en se basant sur des exemples tirés de l’actualité internationale, lesquels sont présentés comme des dérives potentielles pouvant advenir au Québec. D’autre part, l’argumentaire de type PDF ne parvient pas à saisir que les femmes musulmanes interrogent[12] la sororité « féministe » ici à l’œuvre, notamment en contestant l’instrumentalisation idéologique du terme « féminisme » et le « Nous, femmes », comme l’ont fait tant d’autres traditions féministes antiracistes.

En somme, l’argumentaire de PDF pointait des pays musulmans au sein desquels la montée de « pouvoirs politiques associés à l’islam » s’accompagne d’une pression sur les femmes musulmanes en vue de se couvrir la tête. PDF Québec s’est, dans cette logique, empressée de définir le foulard porté par les musulmanes comme un symbole sexiste par excellence, puisque certains leaders musulmans mâles et conservateurs veulent l’imposer[13] à toutes les femmes pubères. Et ce au détriment des enseignantes musulmanes en hijab venues témoigner du contraire, lesquelles sont discréditées dans leur témoignage.

Partant de cette prémisse fondamentale, l’argumentaire de PDF remettait en question l’agentivité des femmes et leur capacité à prendre une décision éclairée concernant le port du hijab. Celles qui maintiennent leur décision de porter le hijab en dépit de la loi 21 sont vues comme un affront aux valeurs québécoises d’égalité entre les sexes. Pour justifier la peur et même la paranoïa de « l’islamisation du Québec » que représenterait le port du hijab par des Québécoises de tradition musulmane, PDF a fait appel dans le cadre du procès à des « initiées privilégiées » originaires de pays musulmans pour valider leur discours et renforcer la peur du voile.

Ce sont donc les figures d’initiées privilégiées qui ont servi à justifier la paranoïa entourant la soi-disant montée de l’intégrisme religieux islamique au Québec qu’incarnerait « le voile islamique ». Nadia El-Mabrouk, une voix importante de PDF défendant le projet de loi caquiste, a agi comme témoin lors des auditions, se basant sur ses expériences personnelles en Tunisie et en France. Elle figure au nombre de ces femmes racisées mobilisées comme des références sur le sujet, et ce en raison de leur vécu individuel et leurs griefs face à des gouvernements et pratiques dits islamiques, et non en raison de recherches scientifiques rigoureuses ou sur la situation actuelle du Québec.

Plus particulièrement, l’argumentaire de la témoin experte de PDF Québec, Yolande Geadah, était révélateur de ce point de vue féministe blanc. C’est-à-dire que son témoignage reprenait des idées inspirées d’une logique coloniale paternaliste qui essentialisaient à la fois l’islam, le voile dit islamique et l’expérience des femmes qui le portent pour soutenir un argumentaire d’émancipation linéaire universel pour toutes les femmes.

Sa positionalité en tant que femme égyptienne, réitérée à plusieurs reprises, tenait aussi à démontrer le caractère « authentique » de son argumentaire et la validité de ses idées, se montrant ainsi comme une « initiée privilégiée » sur les questions concernant l’islam et les femmes. Son témoignage, en tant « qu’experte sur la situation des femmes dans le monde arabo-musulman », décrivait le port du voile comme annonciateur de l’intégrisme, qu’elle définissait comme une mouvance politique qui instrumentalise le religieux[14]. Madame Geadah notait l’importance de limiter le « port du voile » afin de « préserver l’espace commun » qui est menacé par les tensions qui existent dans certains pays musulmans et qui resurgissent au Québec (témoignage de Yolande Geadah pour PDF, 24/11/21)[15].

Le voile, selon Mme Geadah, n’est pas un vêtement ou un marqueur de foi, mais plutôt un « package deal » avec « des comportements imbriqués » qui annonce l’intégrisme islamique au Québec (témoignage de Yolande Geadah pour PDF, 25/11/21). Son argumentaire a essayé d’illustrer cette évolution de « l’intégrisme » à travers le « monde arabo-musulman ». Son exposé conforte la paranoïa de certains membres de la majorité s’agissant du « voile islamique » ainsi que les superpouvoirs qui lui sont accordés, lesquels semblent transcender cultures, frontières et périodes historiques.

Cela a pour effet de marginaliser la voix des femmes racisées au profit du féminisme dominant et hégémonique. Il en découle en quelque sorte une injonction au silence, en plus d’une essentialisation de « la » femme racisée réduite à une catégorie homogène et indifférenciée. L’absence de prise en compte de la diversité des réalités historiques, géographiques et sociales des femmes (noires, autochtones, chicana…) conduit, ce faisant, le féminisme dominant à proposer des voies d’émancipation calquées sur une situation faussement universelle, laquelle élude aussi les enjeux coloniaux et leur matrice impériale.

La racialisation genrée du paternalisme de PDF

Parallèlement, les discours réducteurs du féminisme hégémonique de PDF quant à l’agentivité des femmes racisées perpétuent une vision des hommes musulmans comme étant intrinsèquement conservateurs, sexistes et patriarcaux. Les hommes musulmans représentent donc une menace pour les droits des femmes. Ces femmes doivent être sauvées d’elles-mêmes puisqu’elles sont victimes d’un lavage de cerveau dû à leur culture, leur famille et leur religion.

Ceci met en valeur l’identité de sauveur blanc du féminisme paternaliste et renforce son propre récit comme ayant été capable de réaliser l’agentivité des femmes blanches, qui est ensuite transmise avec bienveillance aux femmes racisées qui ont besoin des femmes blanches pour s’émanciper et se séculariser. C’est la racialisation qui se poursuit, car le message est effectivement que les femmes blanches ont réussi à s’émanciper elles-mêmes mais que les femmes racisées ont besoin des femmes blanches pour le faire. La sécularisation est utilisée ici comme élément fondateur de la modernité de notre État. La sécularisation est donc vue comme ce qui caractérise automatiquement une société comme étant « civilisée et émancipée ».

Il convient de noter que ce discours particulier autour de la modernité séculière est très racialisé, c’est-à-dire qu’il serait préférable de comprendre cette modernité comme une modernité coloniale[16]. Les musulmans sont vus comme prémodernes et les femmes qui portent le hijab comme un affront à l’État et à ses « valeurs » de laïcité. En décidant de se « voiler » malgré les lois limitant le port du hijab dans certains emplois de la fonction publique, ces femmes sont accusées de prêter leur première allégeance à des valeurs prémodernes religieuses, et plus précisément à l’islam, plutôt qu’aux valeurs modernes québécoises.

Par conséquent, l’interdiction du hijab dans les espaces publics est devenue un symbole d’émancipation, de modernisation et d’intégration aux yeux des féministes de PDF ainsi que pour ceux et celles qui adhèrent à un tel discours sur la sécularité. Pour ce faire, les femmes musulmanes doivent être émancipées et libérées de la religion comme l’ont été les femmes québécoises-francophones blanches de la classe moyenne avec le catholicisme pendant la Révolution tranquille, et ce dans le cadre d’un modèle d’émancipation linéaire et téléologique. Les musulmanes qui résistent à cette réforme et à ses idéaux sexuels « libérés » menacent donc les valeurs québécoises élaborées depuis la Révolution tranquille par le groupe dominant pour imposer une vision particulière de la laïcité.

 

« la vision de PDF consolide le pouvoir souverain dont dispose l’État moderne séculier pour remodeler des éléments importants de la vie religieuse, en stipulant ce qu’est, ou ce que doit être, la religion « légitime », en lui assignant un contenu propre et en propageant des subjectivités, des cadres éthiques et des pratiques quotidiennes qui l’accompagnent. »

Le « white privilege »

Dans son livre Why I’m No Longer Talking to White People About Race, Reni Eddo-Lodge[17] explique bien comment les femmes blanches utilisent le thème du féminisme pour sauvegarder leurs privilèges blancs (white privilege) lorsqu’elles sont critiquées par des hommes ou des femmes racisé(e)s. Ces femmes tendent à résister aux arguments issus des approches intersectionnelles ainsi qu’aux cadres d’analyse tentant de faire valoir la pertinence de la notion de racisme systémique, puisque cela les pousserait à reconnaître leur propre privilège blanc.

À l’instar des femmes de PDF Québec plaidant pour le projet de loi 21, lors des audiences devant la Cour supérieure du Québec : celles-ci ayant refusé de reconnaître et de donner de l’importance aux récits relatant les différentes discriminations et expériences de racisme que les femmes musulmanes québécoises vivent par rapport aux femmes blanches francophones. Elles ont plutôt insisté sur le fait qu’il est de la responsabilité de l’État de faire valoir un modèle de laïcité pour protéger les femmes musulmanes des diktats de leur religion ainsi que de protéger leurs enfants du prosélytisme dans les institutions d’enseignement public.

Pour Reni Eddo-Lodge, la victimisation blanche représente ce qu’elle appelle « an effort by the powers to divert conversations about the effects of structural racism in order to shield whiteness from much-needed rigorous criticism » [18]. En se prétendant gardiennes des « droits » des femmes du Québec, les féministes de PDF ne se questionnent pas quant à leurs responsabilités envers les femmes musulmanes, pas plus que sur leur rôle dans la consolidation des représentations et mesures qui ont pour effet de nier la capacité d’agir, la réflexivité et l’intelligence des femmes musulmanes dans leur rapport à leur tradition religieuse. Ces discours vont plus loin : ils rendent inaudibles les appels de nombreux groupes nous alertant quant à l’indifférence générale devant l’islamophobie ambiante[19].

Quoi qu’il en soit, la vision de PDF consolide le pouvoir souverain dont dispose l’État moderne séculier pour remodeler des éléments importants de la vie religieuse, en stipulant ce qu’est, ou ce que doit être, la religion « légitime », en lui assignant un contenu propre et en propageant des subjectivités, des cadres éthiques et des pratiques quotidiennes qui l’accompagnent.


[1] La loi 21 ou Loi sur la laïcité de l’État au Québec, proposée par le gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) en 2018, fut adoptée en juin 2019. Cette loi interdit le port de tous signes religieux par les employés de l’État en position d’autorité coercitive, ce qui inclut les juges, avocats de la couronne, policiers, gardiens de prison, ainsi que les enseignants du réseau public scolaire (primaire et secondaire). Bien que la loi prévoie une clause grand-père pour les employé(e)s déjà en poste le 27 mars 2019, ces personnes ne peuvent changer de poste ou d’institution tout en continuant de conserver leur droit acquis de porter un signe religieux.

[2] Création d’un nouveau mouvement féministe québécois | La Presse

[3] Le document de l’Assemblée générale annuelle de la FFQ des 25 et 26 mai 2019 note qu’il est « ATTENDU QUE la mise en pratique de l’intersectionnalité exige de soutenir l’agentivité de toutes les femmes et que les premières concernées demandent le droit à l’autonomie et au respect de leurs décisions ».

https://www.ffq.qc.ca/fr/derniere-aga/. Accès le 01/03/21.

[4] Pour en savoir plus : https://cjf.qc.ca/vivre-ensemble/webzine/article/entretien-avec-la-sociologue-leila-benhadjoudja-autour-du-livre-le-quebec-la-charte-lautre-et-apres/

[5] Saba Mahmood, Politique de la piété : le féminisme à l’épreuve du renouveau islamique, Paris La Découverte, 2009.

[6] La notion de capitalisme fait ici référence à cette vision qui ne trouve que peu à redire de l’exploitation économique du travail des femmes racisées en position de précarité, tout en voyant l’émancipation féministe de manière linéaire et téléologique – c’est-à-dire en prônant l’ascension individuelle et l’accumulation de richesse comme marqueur principal de progrès pour les femmes.

[7] Pour en savoir plus : https://cjf.qc.ca/vivre-ensemble/webzine/article/importance-de-tenir-compte-points-de-vue-minoritaires-dans-production-des-connaissances-entretien-avec-sociologue-sarah-mazouz/

[8] Sarah Mazouz, que nous venons de citer dans la note précédente, ajoute que « le fait de ne pas subir d’assignations racialisantes vous fait échapper à la façon dont les membres du groupe majoritaire (au sens sociologique et non statistique du terme, c’est-à-dire les membres du groupe auquel le rapport de pouvoir profite) réduisent celles et ceux qu’ils particularisent à un seul trait (celui au nom duquel ils les racisent) et en viennent au nom de cette particularité à relativiser leurs revendications et leurs expériences. C’est pourquoi, plutôt que de dire « les personnes blanches », je privilégie de plus en plus l’expression « les personnes qui se croient universelles ou du côté de l’universel ». D’abord cela évite la confusion entre la blanchité comme statut social et posture épistémologique produits par les logiques de racialisation, et la couleur de la peau. Ensuite, cela permet de pointer ce qui dans la blanchité pose problème, à savoir le fait de croire que l’on réalise l’universel ».

[9] J’ai traduit le concept de privileged insiders de Sara Farris par « initiées privilégiées ». On peut aussi trouver ce concept chez d’autres auteurs (native insider ou native informant). Pour en savoir plus : Sara Farris, In the Name of Women’s Rights: The Rise of Femonationalism, Durham, Duke University Press, 2017.

[10] Acte d’intervention volontaire à titre conservatoire par l’organisme Pour les droits des femmes du Québec – PDF Québec (Art. 186 G.p.c.) : https://www.pdfquebec.org/documents/Acte_intervention_loi_laicite.pdf

[11] Bien que ce soit une croyance erronée, l’avocate de PDF Québec a défini à plusieurs reprises les « religions abrahamiques » comme seules religions monothéistes. La professeure Solange Lefèvre, une experte en science des religions, est venue témoigner du contraire (en faisant référence, par exemple, au sikhisme, aussi une religion monothéiste), mais l’avocate a insisté et même contredit le juge en affirmant que seules les religions abrahamiques étaient monothéistes.

[12] On peut dire que le refus de s’identifier au narratif autour du « Nous, femmes québécoises » peut être lu comme un refus de la représentation de « La femme » telle que définie par les catégories eurocentrées blanches, c’est-à-dire en tant que catégorie hégémonique qui a servi à invisibiliser de nombreuses formes d’oppressions structurelles. Par ailleurs, les femmes musulmanes sont loin d’ignorer leur situation et saisissent leur subalternisation, notamment dans le contexte islamophobe de l’espace occidental. Leur agir politique se situe simultanément dans le local et le global.

[13] Cette imposition est plus affirmée que démontrée. On ne s’embarrasse pas d’explications quant à la nature des pouvoirs politiques, pas plus qu’aux soubassements anthropologiques des sociétés.

[14] Bien qu’encore utilisé dans certains milieux, le terme « arabo-musulman » est de moins en moins populaire surtout dans les cercles académiques et militants, puisqu’il porte une connotation très réductrice qui rappelle un langage colonial représentant des milliards de personnes qui n’ont rien en commun, même pas une langue ou un continent, à part le fait de se dire musulmans ou musulmanes. Il est donc impossible d’être une spécialiste de la condition féminine dans le monde arabo-musulman, puisque celui-ci est une construction identitaire orientaliste fictive de plusieurs pays qui ont peu en commun et des expériences de l’islam complètement différentes.

[15] Elle explique, probablement en faisant référence à des chercheurs féministes intersectionnels qui défendent le port du voile : « Certains chercheurs… bien intentionnés… ne voient pas la dimension politique du voile. Le voile islamique est devenu voile identitaire et politique lié au mouvement islamiste salafiste. Il encourage le communautarisme au détriment de la citoyenneté » (témoignage de Yolande Geadah pour PDF, 24/11/21).

[16] Mohamed Amer Meziane, Des empires sous la terre : histoire écologique et raciale de la sécularisation, Paris, La Découverte, 2021.

[17] Reni Eddo-Lodge, Why I’m No Longer Talking to White People about Race, Londres, Bloomsbury Publishing, 2018.

[18] La victimisation blanche représente un « effort par les classes dominantes pour détourner les conversations sur les effets du racisme structurel afin de protéger la blancheur de la critique rigoureuse dont elle a tant be


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