Relations Hiver 2022-2023 / Religion et Société

Spiritualités et complotisme, alliances insolites ?
Comment comprendre les convergences entre certains mouvements spirituels et religieux et des groupes complotistes d’extrême droite dans le contexte de la pandémie ? Ont-ils vraiment des choses en commun ? Quelques éléments de réponse à une question complexe.
L’auteure est professeure au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal
La pandémie a entraîné son lot de surprises et de situations inédites. Parmi celles-ci, la convergence entre certains groupes complotistes d’extrême droite d’un côté, et des personnes s’identifiant à des groupes spirituels et religieux, de l’autre, en a laissé plus d’un pantois. Plusieurs reportages ont signalé la présence de catholiques, évangélistes et baptistes intégristes parmi les camionneurs qui ont manifesté à Ottawa en février 2022. Comment expliquer le fait que des idées comme celles voulant que les vaccins contre la COVID-19 visent à implanter une micropuce capable de contrôler notre esprit, courantes à l’extrême droite, soient diffusées par des personnes, souvent instruites, qui cherchent le mieux-être dans des églises spiritualistes ou des spiritualités yogiques ? Lorsqu’on y regarde de plus près, ces convergences sont moins surprenantes qu’il n’y paraît et, surtout, témoignent d’un certain rapport à la spiritualité dans le contexte séculier qui est le nôtre.
Rappelons d’abord qu’une des caractéristiques du complotisme est d’expliquer les phénomènes complexes et perçus comme étant menaçants en des termes simplistes et spéculatifs, les considérant comme le fait d’une collusion entre des pouvoirs néfastes et invisibles, ou du moins anonymes. Les élites obscures et leur « savoir secret » sont typiquement des éléments de base du complotisme, tout comme le sentiment d’être marginalisé par les autorités (qu’elles soient religieuses, scientifiques ou politiques) précisément pour avoir eu accès à une vérité cachée – ce que le politologue Michael Barkun appelle des formes de savoir « stigmatisé[1] ».
L’anthropologue Didier Fassin, qui s’est penché sur ces questions dans le contexte sénégalais[2], a constaté la similitude cognitive entre les croyances à la sorcellerie et les théories voulant que la COVID-19 soit la création de puissances occidentales, des entreprises pharmaceutiques, ou de « l’État profond ». Les recherches que j’ai dirigées montrent que la croyance à la sorcellerie et le schéma cognitif qui la sous-tend sont loin d’être absents au Québec, contrairement à ce qu’on pourrait penser. Des gens issus de courants très différents (wicca, catholicisme charismatique, spiritualisme…) croient à l’ingérence d’esprits maléfiques dans la vie des personnes et que la sorcellerie, sous la forme de la magie noire, est pratique courante dans notre société. Ces milieux, socialement marginaux et centrés sur l’expérience spirituelle personnelle, sont porteurs de notions largement « stigmatisées », comme la croyance à la réalité de Satan et des démons comme êtres maléfiques (chez les évangélistes et les catholiques charismatiques), la communication directe avec les esprits (chez les spiritualistes) ou l’efficacité des sorts (chez les wiccans). Comme l’observe Barkun, les groupes qui véhiculent une forme de savoir stigmatisé sont assez ouverts à d’autres idées stigmatisées, prenant leur rejet commun par les autorités comme un signe de leur véracité. Ainsi, ces milieux spirituels semblent plus propices que d’autres à accueillir des notions complotistes pour expliquer les phénomènes complexes tels que la pandémie, bien que l’on trouve des divergences en leur sein.
Ce type de convergence entre complotisme et spiritualités, par ailleurs, est largement connu des chercheurs et chercheuses sous le nom de « conspiritualité ». Ce terme désigne une philosophie politico-spirituelle fondée sur deux prémisses fondamentales : qu’un groupe secret cherche à contrôler l’ordre politique et social, et que l’humanité est en train de vivre un réveil, un changement de paradigme – notion dont on entend surtout parler dans des milieux spiritualistes, ésotériques et néochamaniques. Je m’attarderai ici à la première.
LA PANDÉMIE, TERREAU DE CONSPIRITUALITÉS ?
Dans le contexte de la pandémie de COVID-19, le discours complotiste au Québec et au Canada s’est manifesté aussi bien au sein de courants spirituels plus marginaux que de traditions religieuses très répandues. Le site Web canadien LifeSiteNews, par exemple, catholique et ultraconservateur, a été temporairement banni de certaines plateformes en raison des notions complotistes qu’il diffusait au sujet des vaccins et de la pandémie, présentés comme une machination ourdie par des élites mondialisées dans le cadre d’un programme plus vaste de dépopulation mondiale qualifié de « maçonnique ». Certaines églises évangéliques, à Montréal comme ailleurs au Canada, ont par ailleurs défié les règles sanitaires pendant la pandémie et promu l’idée que celle-ci était le fait d’un programme politique. Précisons toutefois que ces prises de position sont souvent critiquées par des personnes qui s’identifient à la même confession. Des groupes plus marginaux (spiritualistes et ésotériques, par exemple) ont connu des divisions et des pertes de membres à cause de différends concernant l’origine de la pandémie, les vaccins et les mesures imposées par le gouvernement. On observe un portrait similaire du côté des milieux de la santé holistique et de la croissance personnelle, eux aussi traversés par des divisions au sujet de la pandémie et des vaccins.

Comment comprendre ces convergences vers la conspiritualité ? Soulignons qu’elles surviennent en grande partie au sein de groupes qui rejettent l’autorité externe en faveur de la vie intérieure de l’individu. Pour la sociologue des religions Linda Woodhead, la popularité croissante de la spiritualité holistique est un exemple qui reflète la sacralisation de ce virage culturel plus large vers la vie subjective opéré depuis les années 1960, comme l’a décrit entre autres Charles Taylor dans Les sources du moi (Boréal, 2003). Cette « sacralisation » concerne moins les religions organisées que des groupes et réseaux de différentes tendances qui proposent des « ressources spirituelles », phrase souvent entendue chez les participants à l’enquête sur les religions au Québec de Statistique Canada. La validation de l’authenticité et de la véracité de ces ressources relève surtout du vécu de l’individu et est donc hautement subjectivée, ce qui peut mener ces personnes à adhérer à des idéologies politiques et sanitaires « stigmatisées », pour reprendre le terme de Barkun.
Les groupes qui semblent plus proches de la droite politique (certains groupes évangéliques ou de catholiques traditionalistes radicaux) ne sont pas pour autant moins contestataires à l’égard de l’autorité scientifique, politique ou religieuse (par exemple, les catholiques de droite dits « Radical Traditionalists » sont particulièrement critiques envers le pape François). L’objet de leur contestation diffère parfois, mais tous ces groupes nourrissent, du moins implicitement, une « herméneutique de la suspicion », pour reprendre le terme de Ricœur. Cette suspicion, par ailleurs, se nourrit de celle des autorités à leur égard. Au Québec, par exemple, certains groupes religieux et spirituels qui mettent l’accent sur la guérison, des praticiens de soins holistiques et même certains coachs de vie se croient ciblés par la surveillance de la part du Collège des médecins, entité qui représente à leurs yeux l’autorité gouvernementale et scientifique dans nos sociétés.
On peut ainsi voir apparaître des caractéristiques communes entre certains courants religieux et spirituels et l’extrême droite populiste : la prééminence de « savoirs stigmatisés » dans les deux cas ; le rejet commun d’autorités conventionnelles comme sources de vérité ou de légitimité ; leur marginalisation commune par rapport aux organisations mainstream, et leur penchant pour le leadership charismatique. Ces convergences semblent toutefois donner lieu davantage à des alliances idéologiques ponctuelles et variables qu’à des mobilisations durables. Elle révèle néanmoins les dynamiques fluides et parfois imprévisibles qui sont le fait du religieux contemporain, au Québec comme ailleurs.



