Relations août 2007
Spiritualité de l’espérance
L’auteur est directeur du Centre justice et foi et de la revue Relations
L’époque à laquelle appartient Ignace de Loyola est une période d’effervescence et de découverte, mais aussi de troubles profonds dans la société et dans l’Église. Si l’on situe Ignace de Loyola en relation avec les événements qui lui sont contemporains, on pourrait dire qu’il a vécu le passage du Moyen-Âge à la Renaissance, cette époque des grandes découvertes – dont celle de l’Amérique – et du développement des grands empires coloniaux en Asie, en Amérique et en Afrique. Époque aussi de l’essor de l’imprimerie, qui rend possible la communication du savoir et le développement de l’esprit critique. Sur le plan politique, Ignace est contemporain de la consolidation de l’Espagne et de son expansion coloniale. Il a vécu une bonne partie de sa vie dans les conflits qui ont opposé l’empire d’Espagne, l’Angleterre de Henri VIII et la France de François Ier et qui ont mis l’Europe à feu et à sang. Sur le plan ecclésial, Ignace est contemporain de Calvin et de Luther qui ont amené la Réforme protestante. C’est dire qu’il a vécu de près les tensions et les scissions qui ont séparé les chrétiens, parfois de façon sanglante. C’est au cœur de ce contexte qu’Ignace de Loyola élabore son projet de travailler à restaurer l’Église et la société en se basant sur une expérience spirituelle profonde.
Cette expérience est consignée dans ce qu’on appelle aujourd’hui les Exercices spirituels. Dans ces exercices, Ignace propose à la personne qui vit cette démarche de laisser grandir le désir de devenir responsable de son histoire. Une telle aventure spirituelle est modulée par une alternance de combats intérieurs et de temps d’accalmie. Ignace appelle toutefois la personne à une grande liberté intérieure qui, loin d’accepter la fatalité, développe l’agir humain en gestes d’engagement et d’accomplissement. Pour ce faire, il propose un itinéraire spirituel, une espèce de parcours qu’il établit dans le temps, où il est donné à la personne de découvrir que l’on n’a jamais fini de chercher et de trouver Dieu qui est « toujours plus grand ». L’expérience vécue par Ignace s’enracine donc dans un désir de vivre toujours plus.
Le témoignage d’Ignace nous rappelle que c’est en prenant sa vie en main que l’être humain rencontre Dieu, car ce dernier est le refus de la fatalité et il voit, dans chaque être humain, la dignité à laquelle il est appelé. Ignace a ainsi contribué à une spiritualité de l’espérance vécue dans le présent, dans le quotidien. La spiritualité ignatienne n’est donc pas une spiritualité qui s’échappe du monde. C’est plutôt une spiritualité d’incarnation, de présence au monde et à l’histoire, qui nous donne de trouver Dieu en toutes choses et de le chercher encore, puisqu’il est toujours au-delà de nos expériences, de nos projets et de nos réalisations.
À la suite d’Ignace, l’action des jésuites se situe souvent dans l’éducation, la recherche scientifique, le combat pour la justice. Ces champs d’action sont, en effet, l’expression d’une recherche de Dieu vécue dans la ligne de l’Incarnation – c’est-à-dire sur les chemins de l’humanité. Cette spiritualité de l’incarnation donne un sens à l’espérance; elle nous permet de nous situer, à l’intérieur du monde, comme participant à l’œuvre de Dieu. L’engagement qui s’enracine dans cette espérance tire donc son fondement de l’amour car, pour Ignace, le service de Dieu se vit à travers le service de la personne au cœur du monde. Ici se joue la force de l’espérance ignatienne : toujours croire que l’être humain, même s’il est capable du pire, est surtout capable du meilleur. L’espérance s’impose alors comme une responsabilité envers les autres, mais aussi avec les générations qui nous suivront.


