Relations Hiver 2022-2023 / Culture

Jouvencelles  

Réalisation : Fanie Pelletier
Production : Audrey D. Laroche (cinquième maison)
QUÉBEC, 2022, 84 minutes

Deuxième documentaire de la réalisatrice Fanie Pelletier, qui avait déjà présenté le magnifique court métrage Photo jaunie (2016), Jouvencelles propose une visite intimiste dans l’univers de jeunes femmes au sortir de l’enfance et à l’orée de la vie adulte. La cinéaste met en scène une diversité d’expériences d’adolescentes, principalement en montrant la représentation qu’elles font d’elles-mêmes sur les réseaux sociaux. Le résultat est vertigineux et profondément troublant.

Parallèlement aux images publiées dans l’univers des réseaux sociaux par des adolescentes à travers le monde, la caméra discrète de Pelletier tente une immersion dans le quotidien de trois groupes d’amies montréalaises. Au fil de leurs conversations au parc, lors d’une baignade, ou à l’occasion de confidences, allongées sous les étoiles, on assiste à des échanges à la fois candides et profonds et à des instants de liberté où les jeunes femmes semblent s’autoriser à être elles-mêmes. Sans jugement, tout en finesse, divers pans de leur vie sont ainsi dévoilés : leurs questionnements identitaires, leur rapport à leur corps, leurs angoisses, l’anxiété qui les paralyse parfois. On découvre en même temps l’hyperconnectivité des adolescentes de cette génération, l’imbrication dans leur vie des réseaux sociaux d’images, tels que TikTok, Snapchat, Instagram et Periscope, et les pressions exacerbées auxquelles elles font face, concernant l’image et les perceptions de soi, notamment. 

Dans une scène, trois adolescentes sont assises sur un balcon et placées devant une caméra que l’on devine être celle d’un téléphone cellulaire. Elles ne parlent pas, ou si peu, et ne font rien de spécial. Elles répondent parfois à des questions courtes posées par des visionneurs (viewers) qui assistent, en direct, à cette diffusion sur Periscope et interagissent par écrit, un clavardage de quelques mots. Se succèdent les simples « bonjour », les questions sur l’âge des protagonistes, les commentaires désignant laquelle des trois est leur préférée, laquelle est la plus jolie. Après avoir mis fin à la diffusion, elles éprouvent une fierté et s’étonnent que plus de 5000 personnes, des quatre coins de la planète, se soient connectées, à un moment ou à un autre, pour les regarder. Jouvencelles nous plonge dans cette relation : nous regardons aussi ces adolescentes, comme le font les utilisateurs et utilisatrices de l’application. 

Anxieuses et inquiètes, les jeunes femmes que suit la réalisatrice manifestent une très faible estime d’elles-mêmes. On comprend alors que la médiatisation numérique de leur vie produit un double effet : elles se sentent plus à l’aise devant leur propre caméra, qui leur permet de contrôler les paramètres de l’image qu’elles projettent. Leurs photos et vidéos sont reprises de nombreuses fois avant d’être publiées, autant de fois qu’il le faut pour leur plaire. Elles sont la plupart du temps modifiées à l’aide d’outils de retouches et de filtres leur permettant de se conformer à l’image fantasmée qu’elles se font d’elles-mêmes. Elles le nomment, elles en parlent ouvertement : elles n’aiment pas l’image de leur corps. Elles recherchent les compliments, les « likes », ou les « cœurs » envoyés pendant une diffusion en direct par de parfaits inconnus. Ça leur fait du bien et elles se sentent ainsi appréciées, belles, aimées.

Le regard posé par Pelletier cherche à documenter et comprendre. Peu importe la provenance géographique de ces expériences singulières, qui résonnent toutes entre elles, c’est un portrait brut de l’adolescence féminine contemporaine qui se dessine à travers elles : aspirations, inquiétudes, relations amicales et amoureuses, questionnements sur les identités de genre, culturelle et ethnique, craintes face aux changements climatiques. Ce portrait est à la fois beau et fascinant. On sent bien que certaines protagonistes, malgré leurs angoisses vives, sont fortes, audacieuses et libres. 

Le portrait est aussi troublant. D’une part, ces jouvencelles évoluent et se construisent dans un monde où les technologies numériques sont omniprésentes. Leur vie est rythmée par un espace médiatique qui tient dans le creux de leur main – quel impact cela peut-il avoir sur ces adultes en devenir ? D’autre part, on peut imaginer l’effet de cette connectivité permanente sur la transformation de la langue parlée, les protagonistes du film s’exprimant dans le franglais des ados québécois de la génération actuelle. Fresque anthropologique, Jouvencelles orchestre cette complexité et parvient à traduire avec force les sentiments et les expériences de l’adolescence au féminin.

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