Relations août 2007

Oser l'espérance

Raphaël Canet

Les forums sociaux

L’auteur est au secrétaire du Forum social québécois : www.forumsocialquebec.org

Avec la chute du Mur de Berlin, en 1989, Francis Fukuyama proclamait haut et fort « la fin de l’histoire » : le triomphe de la démocratie libérale et de son corollaire, le capitalisme, comme aboutissements de l’évolution de l’humanité (La Fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion).

Nous assistions plutôt au triomphe de la logique économique de la mondialisation néolibérale, totalement en phase avec l’essor des flux de capitaux, la progression du commerce international, la croissance des transnationales, l’intégration des économies régionales en de vastes zones de libre-échange, qui caractérisaient la mutation du système capitaliste. C’était là la seule voie d’avenir possible pour l’ensemble des sociétés. Il fallait se résigner, comme à une fatalité, à l’accentuation des inégalités entre le Nord et le Sud et au sein des sociétés occidentales, à la dilapidation des ressources naturelles et au ravage des écosystèmes.

La grande victoire de la mouvance altermondialiste a été de rompre avec cette pensée unique. Ce mouvement de mouvements (syndicalistes, féministes, environnementalistes, étudiants, artistes, intellectuels, citoyens…) a permis de penser qu’un autre monde est possible, plus solidaire. C’était « la fin de la fin de l’Histoire », pour reprendre l’expression de Naomi Klein.

La date charnière dans cette histoire de la revanche des sociétés contre l’imposition du modèle néolibéral a été 2001. En janvier de cette année, en effet, le premier Forum social mondial (FSM) rassemblait près de 20 000 personnes à Porto Alegre, au Brésil. Il ne s’agissait plus seulement de prendre la rue pour exprimer son opposition à des négociations menées par d’autres derrière des portes closes, comme à Seattle ou à Québec; il convenait aussi de se rassembler pour élaborer une alternative à la mondialisation mercantile, pour vivre et penser ensemble l’autre monde possible.

Les forums sociaux ne se bornent pas à œuvrer simplement dans la sphère symbolique de la représentation, en proposant une nouvelle vision du monde; ils se retrouvent aussi dans des pratiques novatrices qui alimentent l’espoir. Ce sont des espaces publics critiques, participatifs et inclusifs qui permettent à tous les citoyens de prendre la parole sur les grands enjeux sociaux actuels et aux multiples luttes et expériences novatrices particulières des quatre coins du monde de s’exprimer. Ils stimulent la création de réseaux d’actions stratégiques entre les diverses organisations de la société civile qui s’y rassemblent et encouragent les différentes formes de mobilisation et d’action citoyenne qui viennent ponctuer le programme global de l’altermondialisme. Sur cette base, ils entendent favoriser l’émergence d’une nouvelle culture politique fondée sur l’engagement et la participation de toutes et tous à la vie publique, donnant ainsi un sens concret à l’idée de démocratie.

Depuis 2001, les forums sociaux mondiaux se sont diffusés à travers le monde (Brésil, Inde, Mali, Venezuela, Pakistan, Kenya) et renforcés à chaque fois (20 000 participants en 2001, 50 000 en 2002, 100 000 en 2003, 110 000 en 2004, 150 000 en 2005 et 2006). Ils se sont propagés aussi du global au local. Des forums régionaux ont vu le jour, comme le forum social européen, asiatique, africain, des Amériques, puis les forums nationaux et enfin les forums sociaux locaux (en 2005, près de 350 se sont déroulés en France). Pour la première fois, un forum social national aura lieu au Québec, du 23 au 26 août 2007, à Montréal.

Les impératifs de croissance, de compétitivité et de réduction de la dette alimentent un discours hégémonique qui cherche à soumettre chaque jour davantage la société québécoise au diktat du marché. Ceci s’opère au détriment des travailleurs et des travailleuses, des femmes, des étudiants, des communautés autochtones, des marginalisés de toutes sortes, des organisations de la société civile et de l’environnement, sans parler des générations futures. Seules notre solidarité, notre détermination et notre créativité permettront d’opposer une multitude de solutions capables de redonner un sens à notre volonté de vivre ensemble et de progresser vers un modèle de société apte à reconnaître la dignité de chaque être humain, et à respecter la vie en général.

Le Forum social du Québec sera une occasion privilégiée de rassembler les forces vives du changement social pour construire un Québec qui soit conforme à nos aspirations, à nos idéaux de justice, de solidarité, de partage et de respect mutuel.

Cet autre monde possible, nous le construirons seulement dans la lutte solidaire.

Oser l'espérance

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