Relations août 2007

Oser l'espérance

Daniel Weinstock

Dans notre principale assemblée délibérante, la présence de ce symbole est une entorse aux principes devant guider une société fondée sur l’égalité de tous

L’auteur, philosophe, est directeur du Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal

L’environnement bâti du Québec est profondément marqué par son histoire religieuse catholique. Les villages québécois sont, dans leur quasi-totalité, orientés autour d’une église géographiquement dominante. Par ailleurs, bon nombre des principaux points de repère topographiques montréalais signalent de manière évidente l’identité religieuse de cette société. Que l’on pense à l’énorme croix au sommet du Mont-Royal, ou encore à l’Oratoire Saint-Joseph qui domine l’horizon à l’approche de la métropole.

Dominance du catholicisme

En tant que jeune juif natif de Montréal, cette dominance physique du catholicisme m’irritait considérablement. Je me disais : ne suis-je pas autant chez moi ici que les membres de la religion majoritaire? Pourquoi aurais-je à souffrir leurs symboles? Plus tard, je me suis demandé si le processus de laïcisation vécu par notre société ne rendrait pas nécessaire une transformation importante du paysage urbain québécois. Ne faudrait-il pas ôter cette croix du Mont-Royal afin de signaler que cette ville appartient à tous ses citoyens, et pas seulement à ceux d’entre eux qui s’identifient à une religion naguère dominante?

Aujourd’hui, je me rends compte que la volonté de faire en sorte que la laïcisation institutionnelle d’une société s’accompagne nécessairement d’une neutralisation religieuse de son espace physique relève de ce que les philosophes appellent une erreur de catégorie. La densité historique est en grande partie ce qui constitue l’identité propre d’une ville. S’orienter dans un espace bâti, ce n’est pas seulement savoir se rendre de la manière la plus efficace du point A au point B. C’est également s’orienter symboliquement et narrativement. Vu de cette manière, le patrimoine architectural est une richesse pour tous les citoyens, même lorsque ce dernier témoigne de la dominance historique d’une religion particulière.

Des institutions publiques

S’il est sain que l’environnement bâti d’une ville permette d’en faire une « lecture » culturelle et historique en préservant les traces physiques de son passé, il en va tout autrement des institutions proprement « publiques » d’une société. Essentielles à son devenir, ces institutions doivent s’adresser à tous – non pas en tant que membres de telle ou telle communauté confessionnelle ou culturelle, mais bien en tant que citoyens. Elles ont pour fonction essentielle de permettre à chaque individu de s’y sentir l’égal de tous les autres, quelle que soit son appartenance linguistique, religieuse ou culturelle. Les institutions publiques représentent donc le creuset d’une citoyenneté et d’une appartenance communes.

Quelles sont ces institutions? L’école me semble en être l’exemple paradigmatique. Elle est, pour l’enfant, le premier lieu de socialisation. Il y apprend – ou n’y apprend pas – à vivre de manière harmonieuse avec des personnes d’autres cultures et religions, et les leçons qu’il tirera de son éducation le suivront toute sa vie. C’est la raison pour laquelle les écoles d’une société multiconfessionnelle doivent, à mon avis, être scrupuleusement laïques.

Les institutions politiques, et leurs assemblées délibérantes, sont bien évidemment un autre exemple. Il y est question des lois et des politiques qui cherchent à définir et à mettre en œuvre une vision du bien commun. Pour que tous les citoyens puissent être confiants que ce qui s’y dit et ce qui s’y fait tient véritablement compte des intérêts de tous les membres de la société – indépendamment de leurs origines culturelles ou de leurs affiliations religieuses –, il est fondamental que ces enceintes soient neutres sur le plan religieux. Comment un citoyen peut-il se sentir l’égal de ses concitoyens lorsqu’au cœur d’une assemblée délibérante censée représenter équitablement ses intérêts et son point de vue, la présence d’un symbole religieux semble donner plus d’importance à une religion qu’à une autre?

Le principe de neutralité

La croix du Mont-Royal, qui fait 31,4 mètres de haut, est visible à des kilomètres à la ronde. Celle de l’Assemblée nationale est considérablement plus petite. Toutefois, alors que la première est, malgré sa taille, anodine sur le plan de l’éthique civique, celle de notre principale assemblée délibérante représente une entorse – de taille – aux principes qui devraient animer une société multiconfessionnelle visant un vivre-ensemble fondé sur l’égalité de tous.

Oser l'espérance

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