Relations août 2007
Évitons un psychodrame collectif qui nous détournerait du vrai débat; attendons un moment moins « chargé » sur le plan émotif pour corriger cette incongruité
D’emblée, je reconnais sans peine qu’un crucifix n’a pas sa place dans cette enceinte de nos débats parlementaires qu’est l’Assemblée nationale. En principe, il faudrait donc le retirer. Toutefois, pour des considérations de sagesse politique, je crois qu’il serait imprudent de le faire maintenant.
Je me souviens
Lorsque la controverse autour de ce crucifix a éclaté, Jacques Rouillard, du Département d’histoire de l’Université de Montréal, a publié un excellent texte éclairant les circonstances de son apparition (Le Devoir, 27 janv. 2007). On apprend qu’il a été apposé en octobre 1936, sous le premier gouvernement de l’Union nationale. Par ce geste, Maurice Duplessis manipulait habilement un symbole : il manifestait l’alliance qui allait unir son régime autoritaire au cléricalisme triomphant de l’Église catholique de l’époque. Loin d’honorer les « racines chrétiennes » de la société québécoise, ce crucifix rappelle donc plutôt cette sombre page de notre histoire où la religion et la politique entretenaient une collusion malsaine. Autant la démocratie que la foi sortiront défigurées de cette période d’instrumentalisation mutuelle.
Si le crucifix original de Duplessis était une pièce sans valeur artistique, soulignons cependant que la croix actuelle, installée lors de la rénovation du Salon bleu en 1982, est une véritable œuvre d’art. Fabriqué par Romuald Dion, un artisan de Saint-Hubert, elle est faite d’acajou, de bronze et d’acier martelé.
Le vrai débat
Ces faits étant établis, faut-il aujourd’hui décrocher ce crucifix? Dans le contexte social explosif qui entoure présentement les enjeux relatifs aux symboles religieux dans l’espace public, je crois qu’il serait imprudent de poser un tel geste. En ces temps où nombre de Québécois francophones éprouvent – à tort ou à raison – une insécurité identitaire, cela risquerait d’être perçu comme un excès de zèle inopportun, voire une provocation. Bien sûr, on pourrait démontrer que ce n’est pas le cas, mais il vaut probablement mieux concentrer nos efforts sur des enjeux d’une plus grande importance.
Évitons de prendre l’accessoire pour l’essentiel : enlever immédiatement ce crucifix ne réglera rien. Au contraire, cela risquerait de dégénérer en guerre de principes où se cristalliseraient les vives tensions et les malaises malsains qui traversent présentement la société québécoise. Ne donnons pas à ce crucifix une importance démesurée. Il n’est que l’arbre qui cache la forêt d’une réflexion beaucoup plus fondamentale à laquelle nous convie, entre autres, la Commission Taylor/Bouchard.
De plus, il m’apparaît qu’en cessant de nous « enfarger » sur des symboles religieux (crucifix, voile, érouv, kirpan, etc.), nous pourrions mieux nous attaquer au grave problème des inégalités socio-économiques qui sont les véritables obstacles à l’intégration citoyenne et à la pleine participation démocratique. Ces inégalités frappent trop de nos concitoyens – particulièrement ceux issus de l’immigration. Or, cela semble bien peu nous indigner! Pourtant, plus que n’importe quoi, ce sont d’abord elles qui minent dangereusement notre vivre-ensemble. En effet, en marginalisant les personnes, en les stigmatisant et en les maintenant dans la précarité, de telles inégalités sont les vraies sources des crispations identitaires potentiellement délétères pour nos valeurs communes d’égalité, de liberté et de laïcité. Ne perdons pas de vue que l’intégration et la pleine participation de tous passera toujours, d’une part, par la lutte à la discrimination, au racisme et au sexisme et, d’autre part, par des politiques d’accès à l’emploi, au logement, à une éducation publique et gratuite de qualité, à des services de francisation accessibles, etc. C’est là que se manifeste un authentique souci du vivre-ensemble.
Le moment propice
En 1982, au moment de rafraîchir le Salon bleu, on a cru bon remplacer le crucifix de Duplessis par une pièce dont la valeur artistique convenait mieux au décorum des lieux. Dans quelques années, lors des prochains travaux de rénovation de l’Assemblée nationale, on devra vraisemblablement le décrocher de nouveau… Souhaitons alors qu’on en profitera pour la déposer dans un endroit plus approprié – telle une vitrine d’exposition sur l’histoire de l’Hôtel du Parlement. En attendant ce moment propice, occupons-nous de l’essentiel : réaffirmer les balises d’un projet de société pluraliste et inclusif, juste et égalitaire, tolérant et démocratique pour le Québec.


