Relations août 2007
De l’attente à l’action
Philosophe et psychanalyste, Miguel Benasayag a passé plusieurs années en prison, dans son pays d’origine, l’Argentine, à cause de sa résistance à la dictature. Il vit désormais en France où il a publié, entre autres, La fragilité (La Découverte 2004). Il nous livre quelques propos sur sa manière de comprendre l’espoir qui se conjugue avec l’agir.
Nous parlons d’espoir dans une époque obscure. Tant de choses vont mal, cependant nous gardons une marge de manœuvre suffisante pour porter un diagnostic qui nous permet d’agir. Je me tiens à distance d’un certain nombre de militants sociaux qui pensent que les gens ne peuvent s’engager qu’en minimisant ce diagnostic porté sur notre société. Car il ne peut y avoir d’espoir si nous nions la gravité de la situation présente.
En France, une phrase de Jean-Paul Sartre a créé un terrible précédent. Sartre avait eu entre les mains des rapports sur l’horreur soviétique. Lorsqu’on lui a demandé pourquoi il n’avait pas révélé publiquement ce qu’il savait de l’Union soviétique, il a eu cette phrase malheureuse : « Il ne faut pas désespérer Billancourt! » Lieu d’implantation des usines automobiles Renault, Billancourt était le fer de lance de la lutte ouvrière communiste en France. Cette phrase traduit le mépris de l’intellectuel vis-à-vis des ouvriers et du peuple. Je refuse cela. Pour moi, il y a un seul langage à tenir, le même pour tous. Dans le cas de Billancourt, il aurait fallu désespérer Billancourt; tout raconter : le goulag, les tortures, l’extermination des paysans, l’antisémitisme… Si l’exploitation capitaliste des ouvriers de Renault-Billancourt était une injustice, le fait que l’Union soviétique soit dans une impasse ne changeait en rien les motifs de se révolter. Commencer par désespérer ne s’oppose pas à l’espoir, au contraire, cela le rend possible. Sartre lui-même le disait dans On a raison de se révolter.
La menace du futur
À mes yeux, deux éléments caractérisent notre époque. Il y a encore peu de temps, le futur se présentait à nous comme une promesse; il nous apparaît désormais comme une menace. Je m’explique. Le mythe central sur lequel s’est construite la civilisation occidentale est en train de s’effondrer. Nous étions persuadés que la justice sociale allait finir par advenir, que la science allait résoudre les problèmes, que la croissance allait apporter le développement aux pays sous-développés, mais cette croyance dans le progrès s’est brisée. Au cours des siècles, des civilisations ont traversé d’énormes crises et se sont effondrées. Cependant, d’un point de vue anthropologique, jamais une civilisation n’a perdu si rapidement ses idéaux en passant de la promesse à la menace en un si court laps de temps. Il y a 40 ans encore, nous ne pouvions imaginer autre chose qu’un monde de paix, de justice, un monde où la rareté alimentaire aurait disparu grâce à la lutte contre la faim. Cette foi inébranlable dans l’avenir et le progrès permettait aux gens de se lever chaque matin, aux mouvements sociaux de s’organiser, à des projets de se bâtir. Cette foi-là n’est plus. Notre société traverse une crise sans pareille. La vie sur la planète va se dégrader et nous avons peur des désastres écologiques inévitables. La disparition, dans les prochaines décennies, de 30 % à 50 % des espèces vivantes présentes sur notre planète (bactéries, plantes, plancton, formes de vie qui assuraient des équilibres écologiques régionaux), est à l’origine de maladies émergentes. Des écosystèmes se dérégulent à cause de maillons manquants. Dans les hôpitaux français, certains services de psychiatrie sont désormais débordés par de nouvelles demandes en pédopsychiatrie : 80 % de celles-ci ne relèvent pas de psychoses, d’obsessions graves ou d’autisme, mais du malaise actuel. Nous ne savons pas comment vivre avec un futur aussi menacé.
Nous avons également appris que la croyance en un progrès constant n’est pas un dogme infaillible, car ce qui se gagne d’un côté se perd de l’autre. Même si nous pouvons constater un progrès linéaire, sans faille, de la technique. Nous sommes très désorientés par rapport au sens de la vie : où allons-nous, pourquoi faisons-nous telle ou telle chose, où est le bien, où est le mal? Notre société sans boussole accuse de nouveaux phénomènes de violence : recherche identitaire, passages à l’acte. Cependant, nous possédons des techniques inimaginables. La recherche en neuropsychologie, à laquelle je participe, connaît des avancées extraordinaires. Nous faisons en sorte qu’un aveugle de naissance puisse voir, qu’un sourd entende, qu’un paralytique marche : la technique a atteint un seuil de puissance et de potentialité inégal. Or, ces progrès en nanotechnologie associés à la déstabilisation actuelle fournissent des mélanges détonants. Nous sommes arrivés à un moment délicat de notre histoire où la croissance engendre une destruction écologique.
Du côté de la sagesse
Dans son Traité des passions, Spinoza fait une critique assez radicale de l’espoir. Il classe l’espoir du côté des « passions tristes » qui tendent vers l’impuissance et la décomposition et non du côté des « passions joyeuses » qui donnent, à l’inverse, de la puissance, construisent et confortent. Parce que, pour Spinoza, l’espoir rend prisonnier de la crainte et nous empêche d’agir au présent. Des générations entières de militants politiques, en effet, ont vécu une forme d’espoir qui les a condamnées à l’inaction en se basant sur l’adage : « Je te promets un monde meilleur mais maintenant tu obéis et tu te tais; je te promets un monde meilleur, donc tu acceptes le goulag; je te promets un monde meilleur, donc tu acceptes l’oppression des femmes en Algérie… » Promesses au nom desquelles on avale une couleuvre!
Cette critique de l’espoir est pertinente. Mais le problème ne réside pas tant dans l’espoir que dans la façon dont l’espoir est instrumentalisé pour enrégimenter les gens. L’espoir doit se conjuguer au présent. Ce qui importe, c’est la libération de la puissance au présent. En démocratie, si nous voulons que les choses changent, il nous faut commencer par changer nous-mêmes, ne pas attendre que d’autres le fassent pour nous. Et les hommes politiques suivront. En tant que latino-américain, je n’ai pas besoin de croire que Chavez lave plus blanc que blanc pour me révolter ici et maintenant contre l’expulsion des sans-papiers, contre les injustices, contre les délocalisations, contre le devenir disciplinaire de la société. Je n’ai pas besoin pour agir de savoir qu’il existe quelque part aujourd’hui un ersatz de paradis sur terre comme promesse. L’espoir n’est pas tourné vers l’avenir. Il doit être centré sur l’agir.
Il faut, par ailleurs, abandonner l’idée que la solidarité ou la lutte puissent être acquises une fois pour toutes. Il n’y a pas de Grand soir. La liberté, l’amour, la solidarité, la pensée, la beauté sont possibles tous les jours. La résistance et l’engagement se jouent par rapport à ce qui existe. Je n’ai pas besoin que quelqu’un me raconte quelque chose de très peu probable en me disant que demain sera mieux qu’aujourd’hui. On fera demain avec ce qui existera. Le lendemain d’une insurrection n’est pas le paradis sur terre. L’injustice continuera. Chaque génération a besoin de se battre pour le droit des femmes, pour sauver la planète de l’injustice, etc. Si l’espoir signifie qu’il n’y aura plus besoin de lutter, alors il est négatif. Le royaume de la liberté n’existe pas, il n’y a aucune société de justice totalement réalisée. La justice, la création, la beauté, l’amour sont des actes purs permanents.
Un espoir émerge avec clarté à travers la sagesse de ceux et celles qui sont du côté de la liberté. Cette sagesse permet de savoir qu’après une époque obscure vient une époque lumineuse et qu’après une époque lumineuse vient une époque obscure. La vie est faite comme cela! Les gens croient qu’ils ne sont eux-mêmes que lorsque tout va bien. Aller mal est cependant nécessaire. Notre corps, notre esprit, notre matière, tout ce qui nous constitue a besoin de ces moments de basse pression dans lesquels une reproduction de la vie s’opère. Sans eux, nous serions plongés dans une grande souffrance. Mon espoir : que la pratique de l’émancipation se rapproche un peu plus de cette sagesse de la vie.
Elle implique une critique sévère de l’individualisme dominant. Notre société est malade parce qu’elle parie sur un mauvais cheval, sur le fait que les individus en tant qu’individus seraient l’unité de base de la société. Erreur terrible de croire que l’humanité est constituée d’individus séparés entre eux, et qu’il faudrait unir. Tout ce qui organise et fonde la vie des êtres humains ne dépend pas de l’individu. Celui-ci est traversé par cela. Moins il se laisse traverser par la vie, plus il souffre et moins il vit. Nous ne possédons pas un capital-vie, nous participons à la vie qui nous précède et déborde de toutes parts.
Propos recueillis par Anne-Marie Aitken


