Les mots, la mort, les corps | Recension du livre « Attentats-suicides. Questions anthropologiques » de Talal Asad

Publié le 24 septembre 2020
Par : Joëlle Marelli

Joëlle Marelli, ancienne directrice de programme au Collège international de philosophie, est écrivaine et traductrice.

Ce livre est le premier de l’anthropologue Talal Asad à être enfin publié en français. Il se penche sur la façon dont les sociétés occidentales comprennent les attentats-suicides contemporains, largement appréhendés et expliqués par des considérations religieuses. Ce cadre de pensée dominant dans les démocraties libérales consolide, en les reproduisant, les schèmes du « choc des civilisations » opposant de soi-disant sociétés musulmanes intrinsèquement dotées d’une appétence particulière pour la mort à des États séculiers pour lesquels primerait la vie humaine.

« Est-ce parce qu’un attentat est violent et qu’il tue, ou parce qu’il est supposé religieux, qu’il suscite l’horreur? Pourquoi la violence perpétrée au nom de Dieu suscite-t-elle plus d’indignation qu’une violence exercée au nom de la sécurité d’une nation? Il se pourrait que la réponse à ces questions atteste que, en dépit de notre démocratisme, certains crimes nous soient moins insupportables que d’autres. De telles questions sont anthropologiques parce qu’elles font résonner la sécularité de nos corps par l’une de ses ombres ».

Mohamed Amer-Meziane, préface du livre Attentats-suicides. Questions anthropologiques de Talal Asad
Bruxelles, éditions Zones sensibles, 2019, p.9.

Univers « géo culturel » sous-jacent

Paru en 2007 aux États-Unis, ce livre a été écrit dans la période qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001. Contextualisons : la Seconde Intifada palestinienne a commencé un an auparavant. Cinq ans avant encore, l’assassinat d’Itzhak Rabin a interrompu le « processus de paix d’Oslo » infiniment problématique mais qui avait catalysé de nombreux espoirs; ce « processus » entre alors dans une longue agonie, laquelle sera mimée par le long coma (huit ans) d’Ariel Sharon après qu’il lui aura asséné les coups définitifs.

En 1991, la première guerre du Golfe a été déclenchée par les États-Unis, suivis par la coalition internationale. En Afghanistan, c’est en 1996 que les Talibans ont pris le pouvoir, soutenus par les États-Unis avant que Ben Laden, qui leur doit tant pourtant, leur déclare la guerre. Le chef opposant, le commandant Massoud, sera assassiné en 2001, deux jours avant les attentats et six mois après la destruction des Bouddhas de Bamyan, laquelle a particulièrement ému en Europe et aux États-Unis, de même que la réclusion des jeunes filles afghanes et l’interdiction qui leur est faite d’aller à l’école depuis l’arrivée des Talibans au pouvoir. Cette émotion n’empêchera d’ailleurs pas la France, une poignée d’années plus tard (en 2004 exactement), de passer une loi spéciale interdisant l’accès des écoles publiques aux jeunes filles musulmanes portant un foulard.

On pourrait aussi rappeler ce qui a suivi les attentats du 11 Septembre 2001 : les deux « guerres justes » et néanmoins dévastatrices menées par la « coalition internationale » en Afghanistan et en Irak; le dévoilement des mensonges qui ont officiellement « légitimé » ces guerres, les destructions et les morts innombrables qu’elles ont causées; la révélation des procédures de tortures pratiquées par l’armée américaine (notamment dans la prison d’Abou Ghraib) et parfois sous-traitées à des pays tiers; la réoccupation violente des territoires palestiniens par Israël, au motif qu’il n’y a « pas d’interlocuteur pour la paix » ; le « désengagement » de Gaza, suivi d’un blocus contre ce minuscule territoire à partir de 2007 – l’année de la parution en anglais de l’opuscule d’Asad; les pratiques de plus en plus agressives associées à l’occupation israélienne et les guerres de plus en plus brutales menées par ce pays au Liban, en Cisjordanie et à Gaza (2006, 2009, 2012, 2014).

Bien sûr, cette sinistre chronologie, qui est loin d’être exhaustive, est régulièrement ponctuée par des attentats, qui sont de plus en plus souvent des attentats-suicides : au Sri Lanka (principal théâtre d’attentats-suicides entre 1980 et 2001), en Israël/Palestine, en Irak, en Afghanistan, au Liban, en Algérie, au Nigéria. Aux États-Unis, où la plupart des attentats terroristes sont le fait de personnes blanches issues de l’extrême droite chrétienne. En Europe, avec un rythme qui s’intensifie dans la deuxième décennie du 21e siècle (Madrid, Londres, Bruxelles, Nice, Toulouse, Paris). Cette décennie, qui s’achève alors que paraît enfin la traduction de l’ouvrage d’Asad, a commencé avec les révolutions arabes, dont la séquence s’est ouverte en Tunisie avec l’auto-immolation (pas un attentat, donc, mais un suicide public) de Mohammed Bouazizi, et dont le jeu des répressions locales et des instrumentalisations internationales conduit aux désastres libyen et syrien, sur les décombres desquels a fleuri l’État islamique.

 

Basculement émotionnel

En France, avec les attentats de 2012 à Toulouse, Paris en 2015 (janvier et novembre), et Nice en 2016, la thématisation du sentiment de vulnérabilité accrue rend possible une série de raidissements idéologiques qui favorisent une droitisation générale – idéologique, économique et politique : islamophobie de plus en plus virulente, discours moral sur les thèmes de l’innocence et du « mode de vie » témoignant de « libertés » qui ne cessent par ailleurs d’être attaquées par les politiques sécuritaires, féminisme et philosémitisme[1](dans leurs versions étatiques et médiatiques) instrumentaux, exclusion des pauvres, exclusion plus grande encore des étrangers « illégaux » et de l’immigration économique, climatique, mais aussi politique.

Quant au lexique et à la syntaxe qui ont cours dans ces années-là, celles qui précèdent et suivent les attentats de New York, dans les pays occidentaux : on dit qu’il n’y a « pas d’interlocuteur » en Palestine; la « décennie noire » algérienne est mise à contribution pour alimenter le discours identifiant, dans l’islam, une « culture de mort », syntagme inauguré par Jean-Paul II, repris par Alan Dershowitz, Bruno Étienne et bien d’autres, et qui connaîtra un certain succès pendant quelques années. On parle de « choc des civilisations » à la suite de Bernard Lewis et Samuel Huntington.

Le développement exponentiel de la rationalité islamophobe prend (encore et déjà) appui sur la question de l’émancipation des femmes, des libertés sexuelles et, surtout, de l’antisémitisme[2]. Bien sûr, nos « modes de vie » sont déjà exaltés, continuité avec la guerre froide oblige ; ce sont eux qu’il nous incombe de défendre et que honnissent les « terroristes », dont ce qui compte est davantage leur provenance islamique, un islam identifié comme violent dans ses fondements, que le contexte généralisé de violence dans lequel s’inscrivent leurs actes – des actes qui suscitent l’horreur au point qu’ils en deviennent impensables. Talal Asad ressent l’horreur comme la plupart d’entre nous. Il ne renonce pas, pour autant, à penser.

Ne cherchant pas la polémique, il ne se place pas sur le terrain qui consisterait « simplement » à expliquer que si l’islam n’est pas plus fondamentalement violent que les autres monothéismes, les « terroristes » répondent avec leurs moyens, avec une puissance de nuire, si atroce soit-elle, en définitive relativement restreinte par rapport à celle des tapis de bombes, des armes non conventionnelles, des assassinats (mal) ciblés, des drones, des « sites noirs » de torture, des arsenaux militaires, économiques et politiques autrement plus fournis, sophistiqués et puissants (rappelons que le livre a paru bien avant que l’instauration de l’Etat islamique en Syrie vienne bouleverser l’opposition « classique » entre guerre et terrorisme, qu’interroge l’auteur). Asad récuse tout autant, pour ce qui est de son travail, la recherche de causalité psychologique ou morale.


La violence de la sécularité libérale

Pour lui, ce n’est ni sur le degré de cruauté respectif, ni sur celui de la menace que repose la distinction entre terrorisme et faits de guerre, mais sur « le statut civilisationnel qu’on leur attribue ». Pour Asad, la violence est intrinsèquement rattachée à la notion de liberté, au point qu’elle constitue, à ses yeux, un noyau important de la doctrine libérale: c’est en tant que protecteur des libertés que l’État séculier et libéral s’octroie le droit de tuer et notamment de faire la guerre à l’extérieur de ses frontières, y compris à titre préventif.

Laissant à leur opacité les motivations individuelles de ceux qui meurent pour tuer (voire qui tuent pour mourir), il propose plutôt une méthodologie philosophique du questionnement anthropologique, consistant en un retournement du regard en direction de la transparence supposée des sociétés « civilisées » euro-américaines. Les violences politiques, lorsqu’elles sont le fait des Etats, peuvent notamment se donner le nom de « guerres ». Certes il existe d’autres formes de violences étatiques que les guerres. Mais aucune n’est désignée sous le nom de « terrorisme » autrement qu’à la marge, et certainement pas lorsqu’il s’agit des Etats qui ont part à la définition euro-américaine de la « démocratie ». Les acteurs non étatiques, en revanche, ne sauront jamais tuer leurs ennemis autrement qu’en « terroristes[3] ».

 

Généalogie des notions

À partir de sa connaissance approfondie des monothéismes et des lexiques qui sont les leurs, mais aussi à partir d’une affinité avec la méthode généalogique inaugurée par Foucault, Asad interroge les fondements discursifs de l’opposition entre terrorisme et guerre (premier chapitre), la caractérisation du terrorisme suicidaire comme pratique « islamique » et les questions de traduction qui rendent problématique le recours à la catégorie de martyre (deuxième chapitre), et enfin ce qui fait qu’un « état d’être » pré-discursif comme l’est le sentiment d’horreur que nous ressentons (Asad ne s’excluant pas de cette réaction) s’exprime plutôt devant les attentats-suicides que devant les bombes au phosphore.

De son enquête serrée, il résulte que ce sentiment différentiel naît dans un contexte discursif euro-américain qui certes renvoie bien à une « culture de mort », à condition de comprendre que celle-ci n’est pas tant un phénomène proprement islamique, qu’un contexte où la mort donnée et reçue s’agence à la politique de manières qui témoignent d’une généalogie chrétienne des sensibilités libérales « civilisées » euro-américaines[4].

 

Un même monde notionnel

Ce que montre Asad, c’est que les terroristes musulmans qui se font exploser dans les villes européennes, africaines ou arabes font ainsi partie du même monde culturel que les dirigeants politiques et militaires qui recourent à des manières de tuer de plus en plus sophistiquées et massives à la fois, sans cependant risquer la vie de leurs propres soldats, tout en faisant obstacle aux techniques chirurgicales de soins qui permettraient aux victimes de leurs technologies de guerre de survivre ou de retrouver leurs capacités. De telles opérations de destruction radicale ont lieu au nom de la protection des modes de vie « civilisés » constitués par opposition à la « barbarie » des auteurs d’attentats. Les « terroristes » doivent bien plus à ce monde de significations que ce que « nous » voudrions reconnaître, et c’est cette appartenance au même monde notionnel[5] qu’il s’agit de neutraliser par des séries de distinctions agissantes (comme celle entre guerre et terrorisme).

Comme c’est trop souvent le cas, il a fallu du temps, trop de temps, à ce livre pour trouver un éditeur en français. Certes, nous aurions gagné à pouvoir le lire avant, et pourtant il n’a rien perdu de sa pertinence. Le lire aujourd’hui en français, le lire en Europe comme en Amérique du Nord, c’est être conduit.es, une nouvelle fois, à s’interroger sur cette opposition entre « civilisation » et « barbarie » et sur ces « valeurs » qui permettent d’imaginer, de concevoir et de réaliser des manières de faire la guerre de plus en plus coûteuses pour les populations visées, tandis qu’elles le sont de moins en moins (du moins en vies humaines) pour les armées attaquantes; et en Europe et Amérique du Nord, c’est singulièrement être invité.es à nous interroger, une nouvelle fois, sur des valeurs qui nous permettent de garder le regard fixé sur la « violence islamique », tandis que, pour ne prendre qu’un exemple, des milliers de personnes se noient chaque année dans la Méditerranée, faute d’être secourues et accueillies par les pays « civilisés ». De quelles « guerres » et de quel « terrorismes », exercés contre qui et au nom de quoi, ces morts sont-ils les martyrs ?


[1] Pour en savoir plus : http://ujfp.org/spip.php?article4008. Voir aussi Ivan Segré, La réaction philosémite, Paris, éditions Lignes, 2009.

[2] Voir https://lmsi.net/Usages-et-malefices-du-theme-de-l et https://lmsi.net/Usages-et-malefices-du-theme-de-l,586?recalcul=oui

[3] Rappelons ici la phrase sans appel prononcée par Larbi Ben Mhidi dans le contexte de la guerre d’Algérie : « Donnez-nous vos avions, nous vous donnerons nos couffins ». Pour en savoir plus : https://www.youtube.com/watch?v=x5Fdi3Dy69Q

[4] Une critique relativement mineure que l’on pourrait faire à Asad est son recours marqué à la notion de « judéo-christianisme » : or sa généalogie du sécularisme est ancrée davantage dans les discours et les systèmes de pensée chrétiens que dans ceux du judaïsme, même si les références bibliques qu’il convoque proviennent en partie de l’Ancien Testament – par exemple le mythe de Samson. Ce recours à l’agrégat « judéo-chrétien », de construction tardive, ne se justifie en réalité que par référence à la cooptation sociale relativement récente des identités juives par les identités hégémoniques, l’adhésion historiquement située d’une majorité de juifs – aux États-Unis et en Europe – à la sécularité libérale et la souscription en retour des élites euro-américaines au projet sioniste d’arraisonnement des subjectivités juives; autant de raisons pour lesquelles Asad devrait rejeter, de notre point de vue, ce syntagme problématique et dépourvu d’ancrage historique dans le temps long.

[5] Ce n’est peut-être ni la mort, ni le meurtre, suggère Talal Asad, qui nous fait peur et déstabilise dans le recours à l’attentat-suicide, « mais la manifestation violente de ce qui est généralement refoulé dans la modernité séculière : la poursuite sans limite de la liberté ». La liberté, dans une certaine définition, qui n’a rien d’universel, de ce mot : c’est la liberté du sujet euro-américain, à n’importe quel prix, à condition que ce prix soit payé par ses autres. Sans doute l’attentat-suicide met-il à jour les contradictions internes du libéralisme qui réprouve « l’exercice violent de la liberté en dehors du cadre de la loi », alors que « cette même loi repose sur la violence coercitive et en dépend continûment ». Talal Asad bouscule ce faisant nombre de nos certitudes.


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