DOSSIER : - Voix du Sud regards du Nord sur les migrations

Les flux migratoires d’Haïti en République dominicaine
Publié le 2 janvier 2008Par : Élisabeth Garant
1Les liens entre le Québec et Haïti ont toujours eu beaucoup d’importance. Haïti est un lieu d’action missionnaire important pour l’Église du Québec et demeure une priorité pour les organisations de coopération internationale.
Du côté de la Compagnie de Jésus, sa deuxième installation en territoire haïtien en 1953 – après en avoir été expulsée de Saint-Domingue en 1763 – est menée par des jésuites du Québec. Ainsi, jusqu’à aujourd’hui, les deux territoires sont liés au sein d’une même province jésuite. L’intérêt pour ce qui se passe en Haïti et pour ses diasporas est donc important pour le Centre justice et foi, œuvre jésuite. Il nous a donc semblé incontournable d’y consacrer un atelier du colloque2.
Les migrations à la frontière entre Haïti et la République Dominicaine existent depuis longtemps. Mais elles ont considérablement augmenté et elles se sont diversifiées au cours des dernières années. L’atelier visait donc à faire un survol rapide des situations économiques et politiques d’Haïti et de la République dominicaine à l’origine de cette mobilité humaine. L’analyse de ce flux migratoire s’est principalement fait à partir des enjeux et de la dynamique à la frontière haïtiano-dominicaine.
Les personnes-ressources étaient Ambroise Dorino Gabriel, un jésuite haïtien qui a été le pionnier du projet Solidarité frontalière à Ouanaminthe en Haïti, et José Nuñez3, qui est depuis plusieurs années le directeur du Service jésuite pour les réfugiés et les migrants de la République Dominicaine dont relève le projet à la frontière du côté dominicain. Les deux personnes-ressources ont soulevé les écueils auxquels sont confrontés les Haïtiens ainsi que leurs conditions de vie ou de séjour en République Dominicaine. Ils ont mis l’accent sur les initiatives déjà mises en œuvre, des deux côtés de la frontière, pour prévenir l’exploitation et protéger la migration haïtienne des abus.
D’entrée de jeu, il a été précisé que les Haïtiens ne constituent pas un groupe homogène en République Dominicaine. On y trouve de riches entrepreneurs, des grands et des petits commerçants, d’anciens leaders politiques haïtiens et leurs descendants, des professionnels (médecins, sociologues, professeurs, etc.) et des étudiants universitaires, qui sont environ 13 000. On dénote aussi de plus en plus une forte main-d’œuvre qualifiée attirée par l’industrie touristique, notamment pour la traduction. Il s’agit donc d’une présence diversifiée qui change de plus en plus le regard des Dominicains sur les Haïtiens.
Les présentations ont traité surtout de ceux et celles travaillant dans l’agriculture et occupant les métiers, qui les maintiennent dans l’illégalité depuis plusieurs générations, des Dominicano-haïtiens qui sont souvent expatriés, ainsi que des milliers d’Haïtiens qui sont arrivés récemment avec la complicité de l’armée et de la mafia dominicano-haïtienne.
Situation des Haïtiens en République dominicaine
L’instabilité politique et socio-économique prévalant en Haïti est une cause importante qui amène les Haïtiens à traverser la frontière et à travailler dans ces conditions inacceptables. Mais, comme le souligne José Nuñez, c’est aussi la transformation de l’économie globale qui est en cause dans cette présence haïtienne croissante; qui se retrouve tout autant dans le secteur non agricole que dans les grandes plantations dominicaines. L’exploitation de la main-d’œuvre haïtienne est liée à une économie qui repose sur la course effrénée à la production au plus bas prix afin que les entreprises demeurent compétitives sur le marché international.
La pauvreté et la vulnérabilité sont donc les principales caractéristiques de l’immigration haïtienne. La majorité des personnes, et on estime que cela représente 80 % d’entre elles, entrent et vivent sur le territoire dominicain sans document d’identité. Car même si la Constitution dominicaine prévoit la naturalisation, cette démarche est extrêmement difficile à réaliser. Cette clandestinité favorise l’exploitation dont la traite humaine à des fins de prostitution. Majoritairement des petites filles haïtiennes qui sont recrutées pour les zones touristiques dominicaines. La non-reconnaissance officielle des Haïtiens permet au gouvernement dominicain de ne pas les intégrer au système de sécurité sociale du pays. Ces Haïtiens se voient donc exclus des services de santé et d’éducation. Cette précarité de statut facilite aussi les déportations massives qui se font régulièrement en dehors de tout respect des normes internationales.
Une histoire officielle de haine et d’exploitation
C’est en pleine occupation étasunienne de la République Dominicaine et d’Haïti, en 1918, que ce situe la première embauche légale de coupeurs de cannes haïtiens. José Nuñez a bien mis en évidence le rôle joué par les États-Unis dans la mise en place d’un système d’exploitation dans un pays voisin où les gens sont sans voix. Ces engagements se poursuivront par des membres de l’armée sous les dictatures de Trujillo et Duvalier. C’est au cours des années 1980 que l’on commencera à observer un déplacement de la main-d’œuvre haïtienne de l’industrie sucrière vers d’autres secteurs.
Ces Haïtiens servent à détourner l’attention du peuple dominicain des problèmes réels de leur pays. Ils sont présentés par la classe politique comme les responsables des maux sociaux; de la création des bidonvilles, de l’insalubrité et de l’insécurité, etc. Pourtant, que ce soit dans les champs de canne à sucre ou dans la construction des complexes hôteliers, les travailleurs haïtiens sont jusqu’à aujourd’hui incontournables pour l’économie dominicaine.
C’est l’illégalité dans laquelle les Haïtiens et les Haïtiennes sont maintenus qui est économiquement avantageuse. Une illégalité qui profite au gouvernement dominicain qui dispose d’une main-d’œuvre vulnérable et au gouvernement haïtien qui se dégage de sa responsabilité envers les jeunes haïtiens inactifs. Mais aussi aux réseaux mafieux qui font fortune sur le dos de la misère de cette population.
De plus, il ne faut certainement pas minimiser le racisme des nationalistes dominicains. Par contre, Ambroise Dorino Gabriel insiste sur le fait que les motivations profondes des acteurs de cette discrimination sont d’ordre économiques: « les classes bourgeoises dominicaines et haïtiennes se mettent d’accord pour exploiter la grande majorité des Haïtiens et des Dominicains de l’île. Un discours qui se centre exclusivement sur le racisme et la xénophobie dominicaine fait l’affaire des classes dominantes qui se partagent la richesse de l’île ».
Une histoire non officielle de convivialité
Sans vouloir nier la xénophobie réelle qui a été cultivée par la montée d’une forme de nationalisme dominicain, et ce particulièrement à partir de 1937 avec le massacre de 20 000 Haïtiens orchestré par le gouvernement Trujillo pour « blanchir » la République Dominicaine, Ambroise Dorino Gabriel croit qu’il faut absolument rappeler qu’il existe aussi une histoire différente des rapports entre les Haïtiens et les Dominicains.
C’est l’histoire que vivent de nombreuses familles mixtes qui sont composées d’une branche haïtienne et d’une branche dominicaine. C’est aussi l’histoire de la relation des paysans entre eux qui dans des moments de persécution politique s‘entraident et se solidarisent. C’est l’histoire de la convivialité sociale, une convivialité motivée par l’instinct vital de survie.
L’expérience à la frontière nord (Dajabón/Ounaminthe) est d’ailleurs très significative à cet égard. Jusqu’à il y a une quinzaine d’années, la frontière nord de l’île intéressait peu de gens et les tensions entre les communautés haïtienne et dominicaine étaient minimes. Les problèmes ont commencé à la frontière nord de l’île quand elle est devenue une zone stratégique pour le développement du commerce, pour l’installation des zones franches et pour l’extension du tourisme. Il est donc indispensable de jeter un nouveau regard sur l’histoire des deux pays et l’aborder sous l’angle de la convivialité qui est un levier politique nécessaire aux transformations structurelles nationales et binationales qui s’imposent.
Le travail du Service jésuite pour les réfugiés
José Nuñez rappelle que, partout à travers le monde, la mission du Service jésuite aux réfugiés est d’accompagner, de servir et de défendre la population réfugiée, déplacée et migrante. De chaque côté de la frontière haïtiano-dominicaine, le travail de défense des droits est premier et fondamental; que ce soit pour les travailleurs migrants qui se font exploiter en République Dominicaine ou pour les rapatriés en Haïti. Il a donc fallu procéder à un effort de documentation des innombrables violations de droits qui ont cours. Il existe aussi un accompagnement légal et politique pour des milliers de cas d’abus. Cela permet de créer des précédents qui amèneront des transformations plus systématiques des pratiques des gouvernements, de l’armée ou des employeurs.
Le renforcement des organisations œuvrant à la défense des droits des personnes migrantes et réfugiées est aussi une dimension importante de l’intervention de Solidarité frontalière. Il existe maintenant 34 organisations haïtiennes qui permettent de mieux contester l’exploitation qui a cours dans de nombreux secteurs de la vie dominicaine et de favoriser une meilleure prise en charge par les Haïtiens eux-mêmes de leur situation. Une attention particulièrement est accordée à la promotion du statut des femmes. Cela demeure un enjeu crucial au moment où l’on constate une féminisation croissante de l’immigration haïtienne en République Dominicaine. Le travail binational fait par les jésuites tente enfin de jeter les bases des relations de bon voisinage entre Dominicains et Haïtiens. Et la meilleure façon de transformer les mentalités est de commencer avec les plus jeunes, d’où l’importance accordée aux activités communes tels les camps où les enfants dominicains et haïtiens apprennent à se connaître.
Pour Ambroise Dorino Gabriel, la solution à la situation des travailleurs haïtiens à plus long terme repose sur la libre circulation des personnes dans l’île. Cela demeure, à ses yeux, la seule façon d’assurer la promotion de la dignité humaine. Il faut des projets binationaux visant à éradiquer la pauvreté et à assurer une protection effective des travailleurs. Ces projets doivent concerner les deux pays de l’île. Il faut aussi que les acteurs des deux côtés de la frontière se mettent ensemble en vue de s’attaquer aux racines des problèmes.
Une solidarité à créer à partir du Nord
Les échanges entre les participants de l’atelier et les personnes-ressources ont permis d’approfondir certains enjeux soulevés. Cela nous a davantage fait comprendre combien l’expulsion massive des travailleurs haïtiens de la République dominicaine en 2005 a été un moment décisif du travail réalisé à la frontière. D’une part, cet événement a été le déclencheur d’un meilleur travail conjoint des équipes Solidarité frontalière œuvrant de chaque côté de la frontière. Mais il a aussi permis de faire avancer un peu plus le travail de sensibilisation au sein des populations des deux pays malgré un manque flagrant de volonté politique des deux gouvernements de l’île.
La présentation de l’atelier s’est d’ailleurs terminée sur une succession d’images prises lors d’une des plus importantes déportations, celle de 20054. Il était impossible d’être insensible à la brutalité et à la violence dont sont victimes les hommes et les femmes que l’on déporte, sans leur verser les salaires dus et en divisant les familles.
Les participants ont rappelé la campagne de solidarité organisée il y a 20 ans par le Comité québécois pour la reconnaissance des droits des travailleurs haïtiens en République Dominicaine (CQRDTHRD). Cette campagne visait à dénoncer l’exploitation qui se vivait en République Dominicaine alors que la population québécoise se bousculait vers cette destination touristique. Les attentes étaient nombreuses envers les jésuites au Québec et envers le Centre justice et foi afin qu’ils s’associent à d’autres groupes pour relancer une initiative similaire à même de sensibiliser la population québécoise aux enjeux de cette région du monde et de manifester concrètement sa solidarité.
Notes
1 L’auteure est directrice du Centre justice et foi.
2 Ce compte-rendu a été largement inspiré des présentations d’Ambroise Dorino Gabriel et de José Nùñez. Lors d’un atelier tenu dans le cadre du colloque Voix du Sud, regards du Nord sur les migrations internationales organisé par le Centre justice et foi le 9 et 10 mai 2008 à l’Université du Québec à Montréal.
3 Pour voir le powerpoint: www.cjf.qc.ca/ve/bulletins/2008/Colloque_Migrations_internationales/Haiti_Rep-dominicaine.ppt
4 Un diaporama photo de cette déportation est disponible en format PowerPoint à: www.cjf.qc.ca/ve/bulletins/2008/Colloque_Migrations_internationales/Expulsion_Haitiens2005.ppt