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«Foi et engagement social» au coeur de la pastorale interculturelle

Publié le 2 juin 2000
Par : Jean-Marc Biron

La rencontre et l’accueil de l’immigrant et du réfugié est souvent le lieu qui nous permet de mieux saisir les réalités sociales et humaines vécues par ceux qui viennent d’ailleurs et choisissent de vivre ici. Comme le soulignait une réflexion du Comité des migrations de l’épiscopat français, nous sommes obligés de constater que «les migrations entraînent aujourd’hui dans nos sociétés des formes spécifiques de pauvreté et d’exclusion. À la pauvreté d’ordre économique, caractérisée souvent par le chômage et l’habitat dévalorisé, s’ajoute la pauvreté culturelle: le déracinement qui affecte profondément l’équilibre des familles et la mission éducative des parents. La précarité tient aussi au manque de considération et de reconnaissance1

Au coeur de la pastorale interculturelle, une place doit être faite à l’engagement social. C’est sur cette réalité que portait une récente rencontre organisée par la Table de pastorale interculturelle dans le cadre du partenariat entre le diocèse de Montréal et le Centre justice et foi. Environ soixante-quinze personnes participaient à cette soirée de réflexion qui avait lieu dans le quartier le plus multiethnique de Montréal, le quartier Côte-des-Neiges. Il nous faut souligner la présence, à cette rencontre, d’un groupe assez important de personnes vivant dans le quartier et impliquées dans les différentes paroisses de la région pastorale, particulièrement dans des projets d’engagement social. Le responsable de la Pastorale sociale du quartier, José Luis Couto, nous recevait à la Maison Maria Goretti, lieu très accueillant et favorable à ce type de rencontre. Comme pour chacune de ces soirées de réflexion sur la pastorale interculturelle, le partage du repas a permis aux participants de prendre contact les uns avec les autres et de vivre ensemble une expérience de partage interculturel tout en dégustant des mets de divers pays.

En guise d’amorce à la réflexion, deux expériences en paroisse ont été partagées. La première a été celle qui se vit à la paroisse Ste-Cunégonde. Ce quartier de la Petite Bourgogne a une assez longue histoire d’engagement et d’implication sociale. Au cours des ans, un nombre assez impressionnant de groupes populaires et communautaires ont vu le jour et bon nombre de chrétiens et chrétiennes de ce quartier s’y sont engagés. Il y a quelques années, dans cette paroisse, une équipe multiethnique s’est constituée au sein du Mouvement des travailleurs chrétiens. La rencontre interculturelle autour d’un engagement social a permis à des gens venus d’horizons culturels différents de partager leurs préoccupations face à des questions de justice sociale: luttes pour maintenir une bibliothèque de quartier ou pour contrer la fermeture d’une succursale du CLSC, efforts pour sensibiliser au logement social ou pour favoriser des relations qui développeront un meilleur «vivre ensemble» entre les différentes composantes du quartier.

La deuxième expérience a été celle de la paroisse St-Joseph de Bordeaux. Un comité d’accueil aux immigrants a été mis sur pied en 1991 pour développer dans la paroisse une prise de conscience plus grande de la réalité multiethnique et faire de la place à ceux et celles qui arrivent d’horizons culturels différents. Ce comité travaille à l’accueil et à l’intégration des nouveaux arrivants en essayant de les aider à trouver réponse à leurs besoins comme le logement, les vêtements, la nourriture, la recherche d’emploi. Il vise également à établir des liens d’amitié entre les familles francophones de la paroisse et les nouveaux arrivants. Des activités communautaires comme la messe interculturelle et le repas interculturel, où chaque famille apporte des mets typiques de son pays, sont des occasions de créer des liens, de contrer l’isolement et de renforcer le tissu communautaire.

Les participants se sont regroupés ensuite en sept ateliers pour partager leurs réflexions autour des enjeux sociaux que comporte l’accueil réservé par les communautés chrétiennes aux gens venant d’horizons culturels différents. Concernant l’accueil, la plupart des équipes de discussion ont insisté sur l’importance de créer un climat de confiance, de lutter contre les préjugés qui sont des obstacles à la rencontre de l’autre et de créer des liens pour briser le cercle de l’isolement dans lequel sont souvent enfermés les nouveaux arrivants. On a aussi insisté sur l’importance de connaître l’autre avec ce qu’il porte en lui: sa propre culture, sa propre histoire et sa manière de vivre. On a souligné que l’aide que l’on apporte aux nouveaux arrivants, par exemple, dans le domaine du logement, s’adressait souvent à des individus ou à des familles nucléaires alors que la majorité des nouveaux arrivants viennent de cultures où l’on accorde une grande importance à la famille élargie. Comment établir un rapport avec des familles nouvellement arrivées qui puisse tenir compte des habitudes de vivre en familles élargies?

On a aussi réfléchi sur la nécessité, pour la pastorale interculturelle, de contribuer au «vivre ensemble» harmonieux de la société québécoise. L’expérience du «vivre ensemble» en Église peut être un témoignage qui rayonne dans le quartier et l’ensemble de la société. La nécessité de créer des ponts entre toutes les composantes culturelles d’une paroisse, le désir de sortir de l’église et des liturgies pour rejoindre les principaux secteurs de vie et d’activités du quartier, l’implication active des chrétiens et des chrétiennes aux tables de concertation du milieu en portant la préoccupation de la dimension interculturelle sont des moyens qui permettent aux chrétiennes et aux chrétiens de travailler à développer, au sein de la société, un «vivre ensemble» ouvert et dynamique. Une personne impliquée dans une paroisse italophone a abordé la nécessité pour les communautés qui ont été accueillies de longue date d’accueillir à leur tour des communautés plus récemment arrivées.

Enfin, on a aussi touché à certaines difficultés rencontrées dans la réalisation d’engagements sociaux vécus au coeur de la pastorale interculturelle. Au-delà des préjugés, des peurs, du repli identitaire, on remarque le faible intérêt de la majorité francophone à participer à des événements à caractère multiculturel, la difficulté d’ouvrir le dialogue avec des personnes venant d’horizons religieux non chrétiens et le peu de liens qui existent entre les différentes communautés ethniques.

Dans la troisième partie de la rencontre, André Myre, bibliste, a fait part de divers chocs culturels qu’il avait lui-même vécus dans sa démarche de connaissance et d’approfondissement de la Bible. Cette expérience d’apprivoisement d’un monde aussi différent que le monde biblique peut nous aider à alimenter nos rencontres avec des gens venant d’horizons géographiques, historiques et culturels si divers.

Le premier choc fut, pour lui, de découvrir que la Bible s’intéressait non seulement à la dimension religieuse de la vie, mais à toute la réalité humaine. Le récit de la création nous dit, par exemple, l’importance qu’ont aux yeux de Dieu la nature, le cosmos et toute l’humanité. «Dieu vit que tout cela était bon, et même, très bon». Le récit de la libération d’Égypte nous rappelle comment Dieu, tout en prenant parti pour Israël, invite son peuple au respect des autres et de leur dignité. La Bible nous révèle également comment Jésus de Nazareth s’implique face à tout ce qui peut détruire l’être humain comme la maladie ou l’exclusion.

Le deuxième choc qu’a connu André Myre fut celui de prendre conscience que la Bible ne pouvait trouver réponse aux problèmes de tous les temps. La plupart des réalités auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés n’existaient pas au temps des rédacteurs de la Bible. Il nous faut donc trouver pour aujourd’hui les réponses adéquates aux problèmes que nous vivons. Si les solutions ne sont pas toutes faites dans la Bible, c’est que Dieu compte sur nous car il a la conviction que nous ne faisons pas d’abord partie des problèmes, mais des solutions.

Comme chrétiennes et chrétiens, comment faire advenir le Règne de Dieu quand nous sommes témoins parfois muets de tant d’inégalités? La réflexion du groupe s’est terminée par une prière qui voulait, à partir des appels que nous lance la Parole de Dieu, ouvrir nos coeurs à autrui qui est un chemin de Dieu. En rappelant l’expérience du Peuple d’Israël qui vécut en terre étrangère, nous nous sommes aussi rappelé comment le Peuple de Dieu avait compris l’importance d’accueillir l’étranger comme un de ses membres à part entière.

Nous avons aussi fait mémoire de Jésus qui nous invite chacune et chacun à nous découvrir appelés à devenir quelqu’un d’unique au regard de Dieu. Et nous nous sommes rappelé comment, en Jésus, la notion de prochain était radicalement transformée: le prochain, c’est toute personne dont nous nous faisons proche.

On ne sait jamais qui frappe à la porte,
On ne sait jamais ce qu’il nous apporte
Cet étranger, le voyageur
il ne faut pas fermer son coeur
à l’étranger, au voyageur.

(Gilles Vigneault)

Note

1. Comité épiscopal des Migrations, Un peuple en devenir, L’Église et les migrants, les Éditions de l’Atelier, Paris, 1995, p. 53.


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