DOSSIER : - Dossier | Les travailleurs migrants

Des travailleurs étrangers temporaires dans les oliveraies espagnoles

Publié le 2 septembre 2004
Par : Raquel Martínez Chicón

La production de l’olive occupe une position importante dans l’ensemble de l’économie espagnole et plus particulièrement dans l’économie de la région de Jaén (Andalousie). Mais, de par ses composantes sociales et culturelles, elle occupe également une place déterminante sur le plan des relations de travail.

Connaissant l’impact des oliveraies sur toutes les facettes de la vie d’une province comme celle de Jaén, il n’est pas étonnant qu’on les considère comme beau­coup plus qu’un simple domaine agricole. L’environnement et le paysage des territoires producteurs d’huile sont marqués par les oliveraies et cette ressource représente toujours le plus impor­tant bassin d’emploi du monde rural, ainsi que le principal centre d’attraction permettant de main­tenir sur place de grands secteurs de la population en zone rurale.

Cependant, l’oliveraie ne représente pas un secteur statique de production ou de culture. Tout y change, y évolue. Considérant cela, nous ne pouvons pas tomber dans l’illusion que des cultures agricoles ou des comportements culturels restent inaltérables à travers les millénaires, imper­méables aux nouveaux contextes et aux nouvelles tendances.

L’oliveraie et la récolte de l’olive

La culture de l’olive est un secteur qui a évolué, tant sur le plan des stratégies, des méca­nismes et des techniques de production que sur le plan du contexte de compétitivité et des exigences en terme de qualité à l’intérieur du nouveau cadre territorial et politique que repré­sente l’Union européenne.

Il est nécessaire de prendre en compte ce nouveau contexte global afin de pouvoir expliquer les transformations que le marché de l’olive est en train de con­naître. Ce nouveau contexte nous place paradoxalement devant la nécessité d’introduire une main-d’œuvre étrangère dans la récolte du fruit alors que se maintient un haut taux de chômage dans le secteur agricole et une forte émigration au niveau national.

Nous nous trouvons dans un contexte à l’intérieur duquel la compétition sur le marché inter­national est chaque jour plus forte. On y retrouve de nouvelles mesures comme des quantités maximales garanties, des pénalités et l’élimination de l’aide à la production et du « prix d’inter­vention2 ». Dans ce contexte, viser une augmentation de la qualité du produit semble la seule voie permettant d’affronter la compétitivité. La qualité du produit se trouve déterminée par le cycle de maturation du fruit et par l’adoption de nouvelles stratégies de récolte, particuliè­rement en réduisant au maximum la période de cueillette du fruit.

La nécessité de minimiser les coûts de production afin de mettre en marché une huile compétitive demande une intensification du travail et, donc, un besoin accru de main-d’œuvre sur des périodes de plus en plus courtes. Il faut savoir que, bien que plusieurs manœuvres soient maintenant mécanisées, ce qui a permis une baisse des coûts de production, l’oliveraie demande encore une plus grande main-d’œuvre que la plupart des autres cultures.

La dépendance envers la force de travail manuel que connaît ce secteur et la forte dépendance de l’économie de Jaén face à l’olive­raie impliquent qu’une part importante de la population ne s’intègre au marché du travail que sur une base temporaire et saison­nière. La récolte de l’olive génère de l’emploi durant une période d’à peine trois ou quatre mois, entre novembre et février, mais elle demeure lourdement dépendante du climat. Malgré le taux élevé de

chômage dans le secteur agricole de cette région, la population locale ne suffit pas à combler les besoins en contexte de récolte intensive. C’est là qu’apparaît le besoin de contracter une main-d’œuvre immigrée d’autres ré­gions du pays ou de l’étranger.

Les changements dans le secteur de l’oliveraie et dans la direction des flux migratoires sont les constantes de deux variables étroitement liées. Afin de main­tenir une structure économique qui ne fonctionne qu’avec un bassin de main-d’œuvre de réserve précarisée, la fragmentation actuelle du marché du travail demande des contingents d’une main-d’œuvre également frag­mentée et en situation de précarité.

S’il ne rencontrait pas un besoin réel de main-d’œuvre sur une base saisonnière et intensive, un secteur de production ne chercherait probablement pas à demander des travailleurs autres que ceux avec qui il travaille depuis longtemps. Plusieurs fac­teurs entrent en jeu dans cette situation. Considérer les nou­velles et plus nombreuses arrivées de travailleurs étrangers comme un effet produit uniquement par la vision d’un certain Eldorado en Espagne ou en Europe et par des situations de précarités vécues dans les pays d’origine nous semble une analyse réductrice. Il est également réducteur d’expli­quer l’insertion des travailleurs étrangers dans l’oliveraie comme étant une conséquence unique du désintérêt des Espagnols pour la cueillette de l’olive.

Il faut aussi regarder de plus près les caractéristiques de cette production. Obtenir une meil­leure qualité finale dans la produc­tion de l’olive dépend entiè­rement de la qualité originale du fruit. L’amélioration du produit et l’augmentation de la production découlent, entre autres, des nou­veaux systèmes de culture, de l’irrigation, de la fertilisation et de différentes techniques d’amélio­ration des sols et des plants. Au niveau de la transformation, de nombreux investissements ont également été apportés pour maintenir la qualité du produit.

Mais le point possiblement le plus important est que, dans le calendrier de la collecte, on a intensifié le travail de cueillette au moment où le fruit atteint son point optimal de maturation. Cette intensification du travail de récolte se traduit par un besoin accru de main-d’œuvre afin de récolter le fruit sur une période la plus courte possible. Le nombre de travailleurs augmente donc en proportion de la réduction du temps que les entrepreneurs désirent allouer à la collecte du fruit. De plus, on constate une amélioration constante du ren­dement sur les terres cultivées. Ce facteur contribue à son tour à l’augmentation du besoin en main-d’œuvre sur des périodes cependant de plus en plus courtes.

Chômage élevé et besoin de travailleurs étrangers

La question de savoir pourquoi on a recours à une main-d’œuvre étrangère dans une province marquée par un si haut taux de chômage agricole demeure perti­nente. D’abord il faut savoir que les travailleurs d’origine locale ou nationale sont toujours nombreux à participer à la collecte de l’olive. Mais plusieurs facteurs induisent une perception fausse de la réalité en laissant supposer que le nombre de travailleurs espagnols est moindre que ce qu’il est en relation avec l’augmentation réelle des travailleurs étrangers.

Le processus de récolte de­mande un très grand nombre de travailleurs salariés, particuliè­rement dans les exploitations de très grande superficie. Générale­ment, les grandes productions comptent sur un chef de person­nel (manijero), personne qui a la confiance du patron, chargé de la formation des équipes de travail et de l’organisation des tâches. Il s’agit souvent de personnes de l’entourage qui bénéficient de liens professionnels de longue durée avec l’entrepreneur, parfois même depuis plusieurs générations.

Ces travailleurs nationaux peuvent être à la fois propriétaires et journaliers et même répondre à d’autres types d’activités. Il n’est pas rare de voir des travailleurs qui œuvrent dans la construction jusqu’au début de la période des récoltes de l’olive et qui, au moment de terminer la récolte sur leurs propres plantations, s’en­gagent comme journaliers dans d’autres oliveraies. La majorité de ces travailleurs continuent d’année en année à participer aux récoltes de l’olive, malgré la réduction marquée de la période y étant consacrée. Leurs employés sont aussi en majorité des travail­leurs de la région ou des travail-leurs nationaux migrants qui se déplacent de façon temporaire, d’une province à l’autre, dans les mêmes plantations d’année en année, au rythme des calendriers de récolte. Beaucoup se déplacent avec famille et biens personnels, pour la durée de la récolte et comptent généralement sur une « résidence temporaire » sur les lieux de travail.

Mais, au fil du temps, un nombre important de ces travail­leurs a plutôt délaissé ce secteur au profit de secteurs comme la construction, l’industrie ou les services, en raison principalement de la baisse de l’emploi dont a souffert le secteur agraire et à cause de son caractère temporaire et saisonnier.

Le transfert continuel deman­dé, le peu de stabilité d’emploi et la mobilité professionnelle exclu­sivement horizontale font du travail temporaire une activité peu désirée. On y retrouve géné­ralement des travailleurs peu qualifiés avec peu ou pas de possibilité d’ascension profession­nelle. Il n’est donc pas étonnant qu’une large part des immigrants temporaires qui participent au travail agricole aux côtés des nationaux soient des gitans.

Donc, des travailleurs mi­grants nationaux continuent de venir à Jaén en période de récolte, même si le voyagement se fait de moins en moins rentable écono­miquement en raison de la réduc­tion de la période de travail. Ceux qui ont vu compenser la réduction du temps par l’augmentation de la productivité continuent de se présenter. Mais globalement, on observe tout de même une réduc­tion du nombre total de travail­leurs migrants nationaux.

Ces travailleurs temporaires sont ceux que l’on retrouve dans les plus grandes exploitations. Les grands entrepreneurs comptent donc encore en général sur un groupe d’employés plutôt fixe. De plus, ils peuvent généralement évaluer à l’avance l’ampleur du travail à réaliser et le nombre d’employés nécessaires pour la tâche. C’est seulement en cas de manque dans les équipes de travail existantes que le grand entrepre­neur fera appel au collectif étranger.

Mais dans certains cas tout de même, les travailleurs étrangers représentent une bonne alterna­tive aux travailleurs nationaux pour les entrepreneurs. On pense, entre autres, aux situations où les travailleurs nationaux reven­diquent de meilleurs salaires ou de meilleures conditions de travail alors que l’entrepreneur ne veut ou ne peut répondre à ces demandes. Dans ces cas, le travail­leur étranger représente une alternative. La possibilité d’enga­ger des étrangers pour remplir les places laissées par les travailleurs locaux insatisfaits vient ainsi anéantir les possibilités de pres­sion et de négociation dans le cadre de revendications portées par les travailleurs nationaux.

D’un autre côté, les petits entrepreneurs, qui souvent gèrent eux-mêmes les équipes de travail, n’évaluent qu’à très court terme leurs besoins en main-d’œuvre. De plus, en raison du faible taux d’heures de travail offertes dans ces petites entreprises, les travail­leurs locaux optent souvent pour travailler dans les plus grandes exploitations. De ce fait, les plus grandes entreprises n’ont souvent recours qu’en dernière instance aux travailleurs étrangers, et ce sont généralement les petites et moyennes entreprises qui ont recours à ces derniers.

Dans la région de Jaén, la récolte de l’olive nécessite une main-d’œuvre autre que celle fournie par le contingent natio­nal. Plusieurs facteurs sont im­pliqués : le dépeuplement et le vieillissement de la population en zone rurale ; la diminution de l’emploi agricole; le passage d’un certain nombre de travailleurs agricoles à d’autres secteurs en raison de la précarité de l’emploi en agriculture; et la réduction de la période de travail. Un autre facteur parfois invoqué, particu­lièrement par les entrepreneurs sympathiques aux travailleurs étrangers, est celui de la possibilité de recevoir une allocation pour sans-emploi, alternative qui permet de survivre lorsque les conditions de travail apparaissent trop précaires.

Dans la région de Jaén, en raison de cette situation de l’emploi, où se côtoient des forces de travail locale et étrangère, on analyse la situation en termes de concurrence ou de compétition entre travailleurs locaux et étrangers parce que la main-d’œuvre nationale est insuffisante ou encore parce que l’entrepre­neur préfère recourir directement aux étrangers.

Les entrepreneurs affirment généralement recourir à des étran­gers en raison du manque de main-d’œuvre sur la scène natio­nale, soi-disant en raison des allocations de chômage dispo­nibles. Les travailleurs nationaux affirment au contraire que les travailleurs étrangers représentent une concurrence directe. Pour eux, la présence de travailleurs étrangers cause une perte de pouvoir de revendication de cer­tains droits du travail, puisque ces derniers constituent une main-d’œuvre plus soumise, moins revendicatrice et plus facilement exploitable, ce qui conviendrait grandement aux entrepreneurs. Une minorité considère que les deux sources de main-d’œuvre seraient simplement complémen­taires l’une de l’autre.

En guise de conclusion

Connaissant l’importance que représente le secteur de l’oliveraie et de la production d’huile dans la région de Jaén, il n’est pas étonnant de constater que l’un des plus grands défis de l’économie de la région soit relié à la commer­cialisation de l’olive dans un contexte de compétition interna­tionale croissante et à la nécessité de compter de façon croissante sur une main-d’œuvre elle aussi de plus en plus internationale.

La collecte du fruit au mo­ment propice de sa maturation augmente la qualité du produit. De plus, la rapidité d’exécution et la réduction du temps de cueillette épargnent des dommages aux plants et permettent une meil­leure productivité lors des saisons ultérieures. C’est donc sous le couvert de la productivité et de la compétition que les périodes de récoltes se font de plus en plus courtes..

Bien que ce travail ait été tra­ditionnellement réalisé par des travailleurs locaux et nationaux, la précarité grandissante que représente ce bassin d’emploi exige de façon croissante l’utili­sation d’une main-d’œuvre étran­gère, disposée à s’intégrer dans une sphère d’activité de plus en plus fragmentée et précarisée.

La population étrangère qui se présente dans la région de Jaén répond parfaitement au profil de main-d’œuvre requise dans le plus important secteur de l’économie de la région : l’oliveraie. Elle est constituée de jeunes hommes pauvres, flexibles et mobiles. Ainsi, la récolte de l’olive devient un secteur d’intégration rapide à l’emploi pour une masse de travailleurs qui n’a pas accès à des emplois plus stables et mieux rémunérés.

Mais les secteurs d’emplois stables et bien rémunérés ne sont pas fermés qu’aux travailleurs étrangers. À la grandeur du pays, les travailleurs nationaux sont eux aussi confrontés, de façon crois­sante, à des structures de travail désintégratrices. Les travailleurs étrangers se voient cependant affublés de la contrainte supplé­mentaire de ne pas être citoyens.

À la suite de l’inclusion de l’Espagne dans l’Union euro­péenne, l’oliveraie acquiert une dimension économique de grande importance et se convertit en une production agricole encore plus rentable qu’elle ne l’a été dans le passé, surtout grâce aux subven­tions auxquelles elle a encore accès. En effet, bien que l’Union européenne ait réduit le droit aux subventions pour les oliveraies plantées avant 1998, à l’heure actuelle, la grande majorité des plantations en exploitation re­monte à une période antérieure et, par conséquent, bénéficie encore de certains subsides.

L’augmentation de la produc­tion anticipée avec l’arrivée à maturité des nouvelles planta­tions et l’introduction de nou­velles techniques d’irrigation et de traitement des cultures se verra contrebalancée en bonne partie par la mécanisation croissante, bien que limitée, de la production. Ce qui signifie que cette augmen­tation de la production ne se traduira pas nécessairement par une augmentation du volume total de travail manuel et des besoins en main-d’œuvre. Malgré cela, globalement, il est probable que se maintienne une forte demande de main-d’œuvre et que les besoins ou la pertinence de recourir à une main-d’œuvre étrangère et temporaire aillent en s’accroissant.

Traduit de l’espagnol par Stéphanie Arsenault.

 

1  L’auteure est doctorante en anthropologie sociale et culturelle à l’Université de Granada, en Espagne. Elle est présentement chercheure au Laboratoire des études interculturelles de l’Université de Granada.

2 Le prix d’intervention a été un des éléments essentiels à la régulation du marché. Il a permis la stabilité des prix et de la disponibilité du produit en période de sous comme de sur­production.

 


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