Covid-19 : L’espoir peut-il venir des « Suds »? | Pluraliser les expériences de lutte contre les épidémies

Publié le 19 mai 2020
Par : Hèla Yousfi

Hèla Yousfi est maîtresse de conférences à l’Université Paris-Dauphine. Ses travaux portent notamment sur les enjeux culturels des politiques de développement économique et des changements institutionnels ainsi que sur les mouvements sociaux dans une perspective postcoloniale.

En dépit du manque de moyens techniques, de nombreux pays du Sud s’avèrent paradoxalement plus outillés socialement pour faire face à la COVID-19 qu’on pourrait l’imaginer. Alors que le pire était redouté, la mortalité est par exemple sur le continent africain bien plus faible qu’en Europe ou en Amérique. Le savoir-faire devant le manque de moyens et l’inventivité au quotidien sont d’un apport inestimable dans ces circonstances. Au même moment, les campagnes d’entraide et de solidarité Sud-Sud se multiplient.

Le 11 février 2020, le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, déclare que l’épidémie de la maladie à coronavirus appelée « COVID-19 » est une « très grave menace pour le reste du monde » et doit être considérée par la communauté internationale comme « l’ennemi public numéro un ». Quelques semaines plus tard, le président français Emmanuel Macron, dans un discours à la nation, précise bien le profil de l’ennemi : « Nous ne luttons ni contre une armée ni contre une autre nation, mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, et qui progresse. Et cela requiert notre mobilisation générale ».

Des discours aux tonalités martiales et à l’orientation sécuritaire se sont succédé un peu partout dans le monde, affirmant ainsi un combat long contre la pandémie dont l’issue sera forcément victorieuse. Une guerre planétaire au code numérique est mise en place par l’OMS contre la COVID-19. Elle prétend ouvrir la possibilité de parler à tout le monde, avec un chiffre universel, comme promesse de fonctionner comme un convertisseur catalytique, capable de traduire au-delà de la différence des langues, le mort et le vivant, l’évolution naturelle et l’intelligence artificielle, les perdants et les gagnants.

Mais alors, l’humanité munie de ce nouveau code universel a-t-elle enfin trouvé un mythe fondateur dont le slogan serait « Tous unis contre la COVID-19 »? Comment peut-on se saisir de la géographie d’une « zone » de combat contre un ennemi invisible? Peut-on réellement espérer, comme le suggèrent les plus optimistes, retrouver à la sortie de cette crise sanitaire globale, une humanité reconnectée avec la nature et débarrassée aussi bien de ses maux économiques et politiques que de ses angoisses existentielles?

 

Des limites floues, des frontières visibles

Très vite, les réalités de séparation et les hiérarchies qu’elles établissent telles qu’elles nous sont données par cette guerre au code numérique nous rattrapent. Et le mythe d’une tragédie présentée comme une épreuve unissant toute l’humanité s’effrite devant l’épreuve des frontières. L’originalité de cette « zone » de combat contre la COVID-19 est qu’elle a une forme paradoxale : ses limites sont floues mais ses frontières sont multiples. La frontière n’est pas un « fait spatial avec des effets sociologiques, mais un fait sociologique qui prend une forme spatiale », nous rappelle Georg Simmel[1]. C’est ainsi qu’aux lignes de démarcation continues claires imposées par les États-nations s’oppose un enchevêtrement inédit de frontières sur lesquelles se situent plus ou moins consciemment les différents protagonistes de cette guerre contre la COVID-19.

D’un côté, des frontières-marges internes à la zone de combat, qui sont les lieux de séparation entre les corps malades et les corps sains, les corps confinés et les corps travailleurs, les salariés et les précaires, les étrangers et les nationaux, les immigrants réguliers et les irréguliers, etc. Ces marges internes forment la « zone » de combat qui devient, comme l’évoque le poème du même titre de Guillaume Apollinaire en 1912, un territoire psycho-géographique où sont d’abord exclus et sacrifiés les pauvres, les migrants, et marginaux. De l’autre, les frontières de la démarcation entre les États qui délimitent, un au-delà qui effraie et dont il faut se protéger.

Celles-ci établissent insidieusement une compétition entre les nations dans la course aux masques et aux respirateurs, réaffirmant les hiérarchies de pouvoir et les inégalités économiques structurelles entre les pays riches et les pays pauvres dans la course contre la mort. Des frontières qui viennent se superposer à des frontières qui sont déjà là : comme celles qui séparent les peuples recevant les bombes des guerres d’expansion menées par les puissances économiques ou celles enfermant les peuples et dont le combat contre les épidémies fait partie intégrante de leur vie quotidienne.

C’est ainsi que la zone de combat contre l’ennemi invisible, le coronavirus, ravive des frontières déjà là et en construit d’autres qui permettent d’exclure davantage, d’isoler, d’assigner à résidence, de séparer les statuts et d’accorder des droits différents, qui procurent des avantages pour les uns et mènent à des discriminations pour les autres, qui causent la mort pour les uns et protègent la vie pour les autres.

Simultanément, l’ensemble des gouvernants veillent à ce que le patriotisme et le chauvinisme soient hissés au rang de rites indispensables au bon fonctionnement de la démocratie, feignant d’oublier que le dénouement du traumatisme en cours ne peut s’opérer qu’à une échelle planétaire et qu’il n’y aura que des morts et des perdants dans cette guerre. Aussi, le rêve d’une humanité unie par une lutte planétaire contre la COVID-19 s’évapore rapidement, cédant la place au spectacle tragique de la réalité d’un monde divisé et aux frontières plus vives que jamais, une triste réalité qui prendra l’avantage comme toujours.

Des scénarios désastreux confrontent les millions de personnes actuellement déplacées par les guerres et les conflits. Le monde arabe, par exemple, est le site du plus grand déplacement forcé depuis la Seconde Guerre mondiale, avec un nombre considérable de réfugiés et de populations déplacées. Des déplacements provoqués par les guerres en cours dans des pays comme la Syrie, le Yémen, la Libye, l’Irak et la Palestine. La plupart de ces populations vivent dans des camps de réfugiés et n’ont souvent nullement accès aux droits et aux soins les plus rudimentaires.

Mais alors, dans quelle mesure la multiplication de ces frontières pourrait aider l’humanité à se défendre contre le virus ou mieux se protéger contre la mort comme le prétendent les experts de l’OMS?

 

 

L’histoire des luttes contre les épidémies dans les pays du Sud, la contextualisation des expériences ou encore la genrisation de ces savoirs, comme celle du personnel soignant (principalement féminin), sont autant de savoirs qui semblent largement méprisés. En établissant la dictature du chiffre et la surveillance des corps et en hiérarchisant les savoirs, le combat contre la COVID-19, tout comme la colonialité, est en train de créer une incapacité chez les dominants à prendre en compte le potentiel libérateur des savoirs alternatifs des subalternes.

 

Les savoirs subalternes à l’épreuve d’un hymne hégémonique à la rationalité

La réponse nous vient du premier ministre hongrois Victor Orban : « Nous menons une guerre sur deux fronts, celui de la migration et celui du coronavirus, qui sont liés parce qu’ils se propagent tous les deux avec les déplacements ». Cette mise en relation asymétrique et obscène suggère qu’il n’y a pas de terrain commun original pour la comparaison entre le virus et l’étranger/immigrant, mais seulement le traumatisme d’une non-relation originaire/originelle, d’un fossé entre les immigrés et les nationaux, puis par extension, entre les pays du Nord et les pays du Sud.

L’analogie entre le virus et l’étranger décrit le lien de proximité qui unit la violence et le mensonge, lequel s’exprime tout autant dans le vide de la langue des chiffres de l’OMS que dans les omissions conscientes et l’invisibilisation des soldats au front. À cet égard, il est utile de rappeler que les travailleurs qui assurent les activités appelées essentielles sont souvent les immigrants racisés et que c’est eux et elles qui se retrouvent le plus souvent sur la première ligne du front du combat au sens propre et figuré du terme, à l’intérieur et en dehors des frontières.

Simultanément, l’OMS, en situation hégémonique de diffusion du savoir et de monopole de la parole, affiche l’ambition démiurgique d’instaurer une stratégie universelle de lutte contre la COVID-19. Elle établit donc avec les pays des relations qui paralysent toute réflexion alternative de lutte contre la maladie, cela en propageant une normalisation qui inhibe tout pays et toute communauté tentés de penser leur lutte contre le virus en dehors du moule établi par l’OMS.

Dans ce paradigme, les langues et les dialectes, tout autant que les savoirs alternatifs[2], s’effacent devant un espéranto de machines intelligentes et une armée d’experts scientifiques. L’OMS veut manifestement promouvoir une stratégie dénationalisée, taylorisée, où les signes ne faillissent jamais, mais atteignent au contraire leur cible avec une précision mathématique inégalée.

Et c’est ainsi que le combat contre la COVID-19 devient un nouvel « hymne à la rationalité » et une énième célébration de la modernité et du progrès technique. Cette machine de guerre fait étrangement écho au rêve de Carl Von Clausewitz d’un combat qui ne serait plus mené par la volonté d’un guide intelligent, mais d’une guerre qui détrônerait le politique et règnerait selon les lois de sa nature propre; un rêve qui devient une réalité quotidienne pour le moins traumatisante.

Or, les peuples du Sud et les migrants savent depuis belle lurette décoder la logique de cette « guerre » car ils l’ont déjà vécue, et ils l’éprouvent encore dans leurs esprits et dans leurs corps. Tout comme la colonialité[3] qui a émergé avec la colonisation et l’avènement du capitalisme, ils savent que la logique technocratique de ce combat renoue avec une épistémologie impériale qui n’est rien de moins qu’une attaque nucléaire contre le langage humain. Ils savent aussi qu’au nom de la rhétorique de la modernité et du progrès scientifique, issue de la philosophie des lumières, la guerre contre ce virus, tout comme la colonialité, va s’insérer dans le monde occupant son esprit et supprimant sa sensibilité, son corps et son enracinement géo-historique.

Ce faisant, ce virus, ou plutôt la guerre menée contre lui, a éludé le rapport au réel, en déconnectant le monde actuel des savoirs des peuples qui ont vécu l’expérience de colonisation et/ou la dictature et qui peuvent anticiper les effets pervers de la surveillance et du contrôle généralisés. L’histoire des luttes contre les épidémies dans les pays du Sud, la contextualisation des expériences ou encore la genrisation de ces savoirs, comme celle du personnel soignant (principalement féminin), sont autant de savoirs qui semblent largement méprisés. En établissant la dictature du chiffre et la surveillance des corps et en hiérarchisant les savoirs, le combat contre la COVID-19, tout comme la colonialité, est en train de créer une incapacité chez les dominants à prendre en compte le potentiel libérateur des savoirs alternatifs des subalternes.

 

La mort : un événement pour les uns, une réalité structurelle pour les autres

Les immigrants et les peuples du Sud savent à quel point est vulnérable la trame des réalités parmi lesquelles nous vivons notre existence quotidienne sur terre. Ils savent aussi que ce qui est présenté comme un « événement exceptionnel » en Europe, à savoir cette maladie contagieuse défiant le progrès scientifique accompli en Occident en matière d’hygiène, de vaccins et d’antibiotiques, est une composante structurelle de la vie quotidienne dans d’autres coins de la planète. La maladie, un événement pour les uns, une réalité structurelle pour les autres. La finitude humaine chassée en dehors des frontières par les uns, par excès d’arrogance, acceptée par les autres, faute de choix. Ce traumatisme collectif vient donc rappeler que le mythe de la modernité occidentale avec son versant colonial – qui a pu séparer pour un certain temps les civilisés des barbares, les morts des vivants, la nature de l’humain –, longtemps maintenu par l’effet de mensonges isolés, mis en pièces par les propagandes organisées et mensongères de groupes, de nations, de classes, ne peut être éternel.

Or, pour que ce rappel soit assuré de trouver durablement place dans la vie publique, il nous faut non seulement le témoignage du souvenir et de l’expérience sensorielle, mais aussi celui du récit historique. Comme dans toutes les guerres et les crises dites humanitaires, les sites de crise ont constitué eux-mêmes l’organisation sociale de base, à l’intérieur de laquelle d’autres hiérarchies se trouvent en concordance et/ou en opposition. Il est essentiel de rappeler que la faiblesse des infrastructures économiques et sociales observées dans la plupart des pays du Sud résulte de la manière dont ces États ont été historiquement insérés dans les circuits et les hiérarchies du capitalisme mondial.

La rencontre entre la modernité occidentale, le colonialisme, le capitalisme et plus tard les épisodes répétés d’ajustement structurel imposés par les bailleurs de fonds – souvent accompagnés par des guerres, des sanctions économiques et diplomatiques ou d’un soutien inconditionnel aux dirigeants autoritaires – a systématiquement détruit les infrastructures économiques les plus élémentaires des États pauvres, les laissant ainsi mal équipés pour faire face aux grandes crises, telles que celles déclenchées par la COVID-19.

Cela laisse entrevoir l’ampleur de la crise actuelle qui ne peut se réduire à une question d’épidémiologie virale ou à un manque de considération des enjeux écologiques comme le postule le discours dominant. Cette crise est aussi politique et éthique, et elle est intimement liée à l’exploitation asymétrique historique des ressources et des peuples du Sud par les pays du Nord. En miroir, la faillite euro-atlantique à faire face à cette crise donne à voir le spectacle du déclin de la puissance européenne qui a été précédé et accompagné d’une faillite politique : celle de l’État-nation et de sa conception de la souveraineté. Les cris vains au patriotisme avec sa rhétorique xénophobe associée à la fermeture des frontières et l’avènement de l’autoritarisme n’en sont que la preuve tragique.

 

L’espoir peut-il venir des « Suds » ?

Simultanément et comme dans un mouvement de balancier, des initiatives de solidarité et d’entraide mutuelles se forment un peu partout. Elles viennent toutes des Suds : des coalitions sont formées dans les quartiers populaires des villes occidentales représentant d’une certaine manière le Sud dans les pays du Nord, et ce pour faire face à leur marginalisation, la xénophobie et l’autoritarisme en vogue. Le Sud de l’Europe donne aussi l’exemple : quand le 28 mars 2020 Lisbonne décide de régulariser temporairement[4] les migrants qui ont déposé un dossier de résidence et de renouveler automatiquement les titres de séjour qui arrivent à échéance, donnant ainsi accès à toute la population résidant au Portugal au système de santé gratuit et universel. Et enfin les pays du Sud qui renouent de manière intéressante avec la tradition de solidarité internationale.

C’est ainsi qu’une équipe cubaine qui a lutté contre l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest est disposée à mettre son savoir au service de l’Europe et « à travailler sans relâche pour soigner et affronter l’épidémie de COVID-19 en collaboration avec les professionnels de la santé d’Italie », comme l’a indiqué son chef Carlos Ricardo Perez. Dans le même registre,  Kais Said, le président de la république tunisienne, appelle, dans un communiqué rendu public le samedi 28 mars 2020, les patriotes en Tunisie et à travers le monde à apporter les équipements et matériels nécessaires au peuple palestinien pour lui venir en aide durant la crise sanitaire liée au coronavirus de la COVID-19.

Ce qui résulte dans l’ensemble de toutes ces nouveautés plus ou moins inconfortables, c’est certainement une réinvention en cours des rapports politiques existants entre les pays du Sud et les pays du Nord. Le potentiel de violence et de pouvoir dont les puissances économiques peuvent disposer ne pourra bientôt plus fournir une indication valable de leur force réelle, ni une garantie certaine contre le risque qu’un tout petit virus ne parvienne à les détruire. Ainsi, la plus sérieuse objection qui peut être faite à la guerre actuelle menée contre la COVID-19, ce n’est pas tant son utilité limitée mais le fait qu’elle est dangereuse, car elle peut inciter les dirigeants à croire qu’ils comprennent et maîtrisent le cours des évènements, alors qu’il n’en est rien. La fécondité et le potentiel de l’imprévisible excèdent fort heureusement, de beaucoup, le savoir des experts et dépassent d’une façon encore plus évidente toute la volonté des hommes de pouvoir.

Il est très tôt pour prédire comment, pendant et après cette crise sanitaire, les paroles vont se libérer, les rébellions se concrétiser, les collectifs se créer, les alternatives émerger. Mais il nous est toujours possible de rêver avec le poète Mahmoud Darwich d’accéder un jour au Paradis incarné par la Patrie restituée. « La terre nous est étroite. Elle nous accule dans le dernier défilé et nous nous dévêtons de nos membres pour passer. Et la terre nous pressure. Que ne sommes-nous son blé, pour mourir et ressusciter. Où irons-nous, après l’ultime frontière? Où partent les oiseaux, après le dernier ciel? »


[1] Georg Simmel, Sociologie. Étude sur les formes de la socialisation (traduit de l’allemand par Lyliane Deroche-Gurcel et Sibylle Muller), Paris, Presses universitaires de France, 1999.

[2] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/05/10/coronavirus-l-afrique-doit-s-emanciper-pour-mettre-en-avant-sa-propre-recherche-scientifique_6039237_3212.html

[3]  Le concept de colonialité désigne les rapports de pouvoir et de domination produits par la reproduction patriarcale, le colonialisme, le capitalisme et la mondialisation. Voir Mignolo, Walter. « Géopolitique de la connaissance, colonialité du pouvoir et différence coloniale », Multitudes, vol. 6, no 3, 2001, p.56-71.

[4] Voir ces deux textes : https://www.courrierinternational.com/article/pandemie-le-portugal-regularise-temporairement-ses-immigres-pour-les-proteger-du-covid-19

https://www.liberation.fr/planete/2020/03/30/le-portugal-regularise-temporairement-ses-sans-papiers_1783573


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