DOSSIER : - Oeuvrer à des politiques et à des solidarités qui favorisent l’accueil

Au-delà des débats sur les chiffres en matière migratoire
Publié le 2 septembre 2016Par : Mouloud Idir
Mouloud Idir est le coordonnateur du secteur Vivre ensemble
La ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Kathleen Weil, a rendu public l’automne dernier le Plan d’immigration du Québec pour l’année 2017. On y apprend que le Québec envisage de recevoir autour de 51 000 personnes immigrantes, toutes catégories confondues. Le gouvernement a aussi annoncé la mise sur pied d’un comité interministériel sur l’immigration.
Sur ces 51 000, c’est plus de 60 % qui seront des immigrants sélectionnés sur la base de « leurs compétences » et de « leur contribution économique au marché du travail ». Le poids des acteurs privés s’avère ici déterminant. On se retrouve donc loin de l’accueil généreux. Ce sont des gens formés par des budgets étatiques de pays le plus souvent déjà désavantagés dans la division internationale du travail que nous recevons et pour lesquels notre société constitue un pôle d’attraction.
Le poids des regards anxiogènes
Les débats sur les seuils d’immigration sont interminables et polarisés On peut poursuivre le débat éternellement sur le nombre de personnes à recevoir que l’on n’arriverait pas à un argument qui clôt de façon irréfutable les questions nombreuses soulevées par les uns et les autres. Si certains prônent la réduction du nombre d’immigrants – en appelant notamment à des politiques plus natalistes –, force est de reconnaitre qu’un tel choix par le Québec serait somme toute contraire à ce qui se fait dans la grande majorité des pays industrialisés.
Le démographe Victor Piché nous rappelait récemment[1] de simples données d’un rapport de l’ONU de 2013 sur les politiques migratoires dans le monde. On y apprend que la proportion des « pays développés » qui visent à réduire l’immigration était de 60 % en 1996, mais seulement de 10 % en 2011. Ce rapport, ajoute-t-il, indique en somme que la vaste majorité des pays considèrent qu’ils ont besoin de l’immigration et qu’elle leur est indispensable. Il y a lieu de se demander en quoi le Québec ferait exception à cela. Et pourtant nos débats donnent lieu, dans certains segments de la société, à un courroux anti-immigration de plus en plus désinhibé.
Des études[2] ont cependant montré la faiblesse et les limites des arguments et approches anxiogènes en matière migratoire, qu’il s’agisse de l’apport de l’immigration à l’économie canadienne ou du maintien de l’équilibre démographique dans le Canada, pour nous en tenir à ces deux seuls aspects. Ces études abordent de façon détaillée et sans complaisance la complexité de l’immigration et ses corrélations avec différents enjeux.
Un choix de société
On peut d’ailleurs se demander, en suivant les conseils d’un démographe et économiste comme François Héran, si, en invoquant « les capacités d’accueil » des sociétés comme le font certains, on ne présente pas le problème à l’envers. Aux arguments affirmant notamment que l’immigration n’a pas de lien avec le dynamisme économique ou qu’elle constitue un fardeau aux finances publiques, on peut rétorquer que les migrants posent les mêmes défis que toute hausse de population. Et au moment du baby-boom, alors que la pénurie de logements était à son comble, on ne s’est pas demandé s’il était raisonnable de limiter les naissances.
Ce qui soulève une question de fond : quels choix politiques sommes-nous collectivement prêts à faire? Car il s’agit bien ici d’un choix de société. Ce sont nos structures d’accueil et notre volonté politique qu’il faut avoir à l’esprit. Et à cet égard, les recherches ne permettent pas d’affirmer que le Québec est incapable d’accueillir un nombre plus élevé d’immigrants.
On peut répondre dans le même esprit aux arguments de ceux qui avancent que les emplois doivent d’abord être offerts aux personnes natives, un point de vue qui tend à céder à une conception assez simpliste de l’économie et du marché du travail, réduits à un réservoir bien précis.
Et, c’est surtout perdre de vue que les immigrants n’occupent pas seulement des emplois déjà existants, mais qu’ils contribuent à en créer de nouveaux en induisant de nouvelles possibilités. La société n’est pas une donnée fixe et immuable dont on peut tout prévoir. Elle se réinvente et se re-produit dans des modalités contingentes et non données d’avance.
Pour un accueil égalitaire et démocratique
Les débats actuels sur l’immigration ne doivent pas se limiter au nombre de personnes, mais doivent s’ouvrir à une interrogation encore plus fondamentale. Il faut poser en parallèle ces débats dans une perspective de justice sociale et de citoyenneté active. Il faut se rendre à l’évidence que la citoyenneté, comme la démocratie, ne s’octroient pas mais qu’elles se prennent et s’élargissent dans un acte qui démocratise la démocratie.
La citoyenneté est en quelque sorte conceptuellement liée à une « référence originaire à l’insurrection » ainsi qu’au débordement de ses frontières. Ce qui induit un élargissement de l’espace du commun. Elle évoque une « capacité collective d’instituer l’espace de la politique » où puisse se dire et s’énoncer le juste et l’injuste, voire l’acceptable et inacceptable. Mais surtout réinterroger le décompte social traçant les frontières de l’inclusion et de l’exclusion.
Il faut replacer les débats sur l’immigration dans cette optique. Et cela va des questions touchant à l’accueil des migrants jusqu’aux formes inédites et à imaginer de vivre-ensemble. Une perspective démocratique se voulant critique et sans cesse perfectible devrait se réjouir des défis de l’accueil et de l’hospitalité. L’enjeu de l’immigration ainsi abordé serait l’épreuve au cours de laquelle la démocratie prouverait la supériorité de son idéal, notamment en apportant le témoignage de sa faculté d’adaptation face à la contingence, héritée de sa culture de la conflictualité et de son caractère éminemment « historique »[3].