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Accueillir la diversité: un défi à relever en église
Publié le 1 janvier 1999Par : Jean-Marc Biron
Parmi les recommandations présentées au Synode de Montréal et votées par les membres de l’assemblée synodale, quelques propositions touchaient la question de la multiethnicité. Ces recommandations rendent compte du désir de plusieurs de voir l’Église de Montréal s’ouvrir davantage à cet enjeu de la diversité culturelle et de sa reconnaissance comme facteur de vitalité pour nos communautés. Est-il possible que l’Église de Montréal puisse développer une sensibilité plus grande aux défis que comporte le pluralisme culturel? Sera-t-il possible d’accroître, autant chez les responsables que parmi les membres des communautés chrétiennes, une prise de conscience plus grande de la réalité multiethnique et un désir significatif de laisser de la place à ceux et celles qui sont venus ou arrivent d’horizons culturels différents?
C’est ce type de questions qui est porté par les membres de la table de pastorale interculturelle du diocèse de Montréal, à laquelle participe le Centre justice et foi. C’est d’ailleurs dans le cadre d’un partenariat avec le diocèse de Montréal que le Centre justice et foi (CJF) a récemment pris part à l’organisation d’une soirée ouverte à tous ceux et celles qui veulent réfléchir ensemble pour trouver des pistes d’avenir dans le développement d’une pastorale qui tienne davantage compte de la diversité culturelle: comment pouvons-nous « vivre et bâtir ensemble » la communauté en accueillant la diversité et en nous laissant déranger et enrichir par elle?
Il semble bien que le thème d’accueillir la diversité comme un défi à relever en Église rejoignait les préoccupations de plusieurs, car environ soixante-quinze personnes participaient à cette rencontre. Laïques et prêtres, anglophones, francophones et allophones, ces personnes venaient de diverses paroisses ou organismes qui ont déjà commencé à réfléchir à une pastorale interculturelle et qui ont aussi une pratique nouvelle en ce sens. C’est d’ailleurs en tablant sur le partage d’expériences communautaires que cette soirée visait à donner des outils à ceux et celles qui veulent entrer dans une démarche de pastorale interculturelle déjà commencée dans le diocèse.
Pour mettre en marche les échanges, on donna la parole, dans deux ateliers différents: 1) à des représentants des paroisses Saint-Grégoire-le-Grand et Sainte-Marthe qui, depuis quelques années, ont relevé le défi d’accueillir des gens venant d’autres horizons culturels; et 2) à des représentants des paroisses Saint-Luc et Notre-Dame-des-Écores, où certains accommodements ont été mis en place pour favoriser le « vivre ensemble ». Or, il apparaît bien d’après ces expériences que, si l’accueil de la diversité est un véritable enrichissement qui apporte une vie nouvelle aux communautés, cela ne se fait pas toujours sans heurts et sans tensions. Comme tout partage de services et de territoire implique aussi un partage de pouvoir, il faut accepter de part et d’autre de laisser aller des choses, de modifier des pratiques. Mais cela ne se vit pas sans crainte de pertes possibles.
Notre-Dame-des-Écores était une paroisse uniquement francophone avant son « jumelage » avec la communauté italophone de Laval. C’était une communauté vieillissante qui s’interrogeait sur son avenir: comment pourrait-elle se donner un projet rassembleur qui ramène une participation à la vie paroissiale? C’est à ce moment qu’on demande à la communauté d’accueillir les catholiques italophones de Laval. Les italophones se rappellent qu’au début, ils avaient l’impression d’être perçus comme des intrus. Mais avec le temps et la croissance du nombre des membres italophones, il est devenu évident que francophones et italophones devaient se donner la main pour participer à un projet commun de convivance. Même si aujourd’hui la vie commune semble porter fruit grâce à l’effort de tous, des paroissiens des deux composantes n’hésitent pas à dire, avec un brin d’humour, qu’ils ont vécu un mariage de raison. Le travail rassembleur du curé et des organismes comme le Conseil de pastorale paroissial (CPP) et le Conseil de Fabrique, où sont présents des représentants des deux composantes, n’élimine pas toutes les difficultés: comment assurer la représentativité des italophones au Conseil de Fabrique quand la paroisse d’origine francophone correspond à un territoire bien délimité mais qu’elle regroupe tous les italophones du grand Laval? Comment un membre d’origine italienne peut-il se faire élire marguiller s’il vit en dehors du territoire? Et qu’est-ce qui arrivera avec la prochaine génération des jeunes italophones qui ne parlent plus italien, mais anglais?
Saint-Luc est une paroisse qui, dès sa fondation, a été créée bilingue. Au fil des ans, aux deux composantes francophones et anglophones se sont ajoutées des familles de diverses origines. De bilingue, Saint-Luc est devenue une paroisse multiculturelle où l’on cherche à développer un esprit de famille. Les liens d’ouverture à l’autre, la participation de tous et l’accueil mutuel y sont encouragés. La possibilité de s’intégrer à la vie de la communauté en français ou en anglais donne aux gens l’impression que leurs différences ne sont pas mises en évidence mais servent un projet commun. La plupart des célébrations sont soit en français, soit en anglais. Mais à certains temps fort de l’année, on a aussi des célébrations bilingues. Quand on demande aux représentants s’il arrive que d’autres langues soient intégrées dans les célébrations, ceux-ci avouent qu’ils craignent que la situation devienne alors plus complexe: la coexistence entre francophones et anglophones est viable, et même vivifiante, mais l’ajout d’une autre composante pourrait briser l’équilibre.
Au cours des dernières années, Sainte-Marthe a vu sa population se diversifier: aux Canadiens français qui formaient la communauté d’origine, se sont ajoutés des gens d’origine italienne, portugaise et haïtienne. Au début, les francophones se sentaient mal à l’aise avec ce changement de population: « On n’est plus chez nous », disaient certaines personnes. Aujourd’hui, des personnes de diverses communautés culturelles se sont intégrées aux services paroissiaux comme le Comité pastorale paroissial (CPP), la catéchèse iniatique, le service de la communion. Cette intégration a eu un prix: certains francophones de la communauté ne fréquentent plus la paroisse. Mais en général, on peut observer un changement de mentalité chez les paroissiens francophones. « On sent moins d’agressivité, une ouverture progressive à la réalité ethnique. L’intégration des gens d’autres cultures dans les divers comités a fait passer les gens de la tolérance à la reconnaissance de l’identité humaine, au-delà des cultures. »
Saint-Grégoire-le-Grand en est venue à donner des services à une communauté latino-américaine après une prise de conscience que 30% de la population du quartier Villeray provenait des communautés culturelles. La communauté latino-américaine, est intégrée à une unité pastorale qui regroupe trois paroisses. En général, les Latinos participent à la catéchèse des sacrements et aux divers services paroissiaux. Ils sont aussi présents au CPP. On constate que la présence des communautés culturelles vient toucher des points sensibles chez les francophones, qui sont renvoyés à leurs propres fragilités: devant une communauté latino jeune et dynamique, les francophones réalisent encore plus combien leurs assemblées sont vieillissantes, marquées par l’absence des enfants et des adolescents, et leurs liturgies plus passives.
Cette mise en commun a suscité beaucoup de questionnements. Deux personnes-ressources, Soeur Gisèle Turcot et le Père José Villar, nous ont aidés à en cerner quelques-uns. À long terme, les nouveaux arrivants devront s’intégrer à la société et à l’Église locale. Comment favoriser ce passage sans rien briser ni forcer? Comment ouvrir à un dialogue qui se vivra dans les deux sens? À la deuxième ou troisième génération, ces gens seront-ils encore considérés comme des immigrants, des Italiens, des Latino-Américains, des Haïtiens? Dans nos communautés chrétiennes « de vieille souche francophones ou anglophones », pourrons-nous toujours nous situer comme les propriétaires des lieux, les détenteurs du pouvoir? Réussirons-nous à découvrir ensemble « notre terrain commun » avec ses zones de tension et ses risques de conflits? Pourrons-nous développer une confiance mutuelle par la découverte de l’autre en même temps que de sa propre identité culturelle?
Quand Jésus nous dit: « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous vous reconnaîtront comme mes disciples » (Jn 13,35) ne nous donne-t-il pas un instrument, un « miroir », pour observer notre propre pratique? « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux » (Mt 18,20). Deux ou trois… de la même origine? Qui ont la même culture et la même façon de penser? Réunis au nom de qui ou de quoi? « Que celui qui veut être le premier parmi vous se fasse le serviteur de tous » (Mc 9,35). Comment, dans nos communautés, intégrer davantage cette mentalité du service? Avons-nous une mentalité de « propriétaires » ou de « serviteurs »? Dans l’ouverture à l’autre ou dans le repli sur soi? Dans l’accueil inconditionnel ou dans le refus de la différence? Dans le don et le partage ou dans la revendication?
Il aurait certainement été plus facile et plus simple de favoriser le développement d’expériences communautaires fermées sur elles-mêmes, juxtaposées, sans liens réels avec d’autres communautés. Mais plutôt que de vivre côte à côte, comme on le voit souvent dans la société, il semble que les participants à cette rencontre ont fait le choix du « vivre ensemble ». Une suite à cette rencontre est prévue pour le printemps. Au diocèse de Montréal, il y a dans l’air un désir de donner des mains aux recommandations synodales. N’est-ce pas le Souffle permanent de la Pentecôte qui nous invite à nous ouvrir à la diversité?
1. Jean-Marc Biron est membre du Comité aviseur du secteur des Communautés culturelles et de la Table de pastorale interculturelle.