Accueillir — les fulgurances imprédictibles de la beauté | À propos de Frères migrants de Patrick Chamoiseau

Publié le 7 août 2019
Par : Frédérique Bernier

Frédérique Bernier, professeure au Département de français du Cégep de Saint-Laurent, a publié La voix et l’os : Imaginaire de l’ascèse chez Saint-Denys Garneau et Samuel Beckett, Montréal, PUM, 2010.

Qualifiant de « frères » ces personnes migrantes et errantes que nous peinons à accueillir et à entendre alors qu’elles cognent à nos portes, Patrick Chamoiseau renverse la demande d’hospitalité et fait presque scandaleusement de ces personnes celles par qui nous pourrions peut-être être accueillis et sauvés dans notre humanité.

Par ce renversement qu’il opère sur les modalités de l’accueil (et par-delà la référence à la fameuse ballade de Villon dont on entend en écho l’adresse aux « frères humains »), c’est en frère d’Édouard Glissant et d’Aimé Césaire que Patrick Chamoiseau prend la plume dans cet essai, portant à notre attention ce que l’Occident colonial a encore à apprendre de ces œuvres qui n’ont cessé de s’adresser à nous depuis un envers comme tissé dans la doublure de la logique impérialiste.

« Ne pas désespérer des lucioles
je reconnais là la vertu.
les attendre les poursuivre
les guetter encore. »

Aimé Césaire

Pour moi, le barbare n’est pas ce qui est étranger à une culture, une civilisation, une vision du monde,
c’est ce qui est étranger à l’effort que nous devons fournir en nous-mêmes pour être mieux humain. »

Patrick Chamoiseau

ll s’agit ici de cet envers que constitue une mondialité relationnelle généreuse et féconde se profilant derrière cette mondialisation affairiste, coupante et stérilisante : « La mondialité est cette présence du monde en nous, avec laquelle nous devons lutter contre la mondialisation économique. » Et plus encore : « Un monde est en eux, un autre monde s’ouvre en nous, tel un ban de lumière sous la morsure d’une ombre[1]. »

Car le refus crispé de l’autre, le refoulement violent de l’ailleurs n’est si puissant que d’être le déni de l’évidence de notre réalité économique et géopolitique, à savoir que « le chemin par lequel on frappe l’Autre est le même que ceux-là qui direct touchent à soi. En l’instant, sous ce règne du profit, le là-bas souffrant est dans l’ici-radieux, le loin-souffrant est dans le proche […]. Les voies et les chemins, d’où qu’ils partent, où qu’ils aillent, ne font que venir en l’endroit où nous sommes. L’abondance imaginée solitaire et lointaine nourrit de fait une pauvreté qui tôt ou tard va l’affecter[2]. » 

S’agirait-il donc d’abord de cela, se demande-t-on à la lecture de cet ouvrage : d’être capable à nouveau de voir, de sentir, par-delà le brouillage des signes et des codes que nous renvoie ce monde brutal et confus, que nous sommes, partout et toujours, affecté? C’est pourquoi d’ailleurs, quoiqu’il renvoie plus spécifiquement au contexte européen, le questionnement de Patrick Chamoiseau ne devrait pas moins nous ébranler dans nos propres refus et verrous, les aveuglements et tentations d’inhumanité suivant les traditions historiques, épousant nos frilosités propres, se déclinant sur un mode « bien de chez nous » tout en résonnant fort bien avec le « partout ailleurs »…Que notre capacité à ressentir dans notre chair ce partage du monde et cette réciprocité, soit fluctuante, voire toujours en passe de disparaître sous la lumière crue des spots de l’actualité spectaculaire ou dans le brouillard où nous peinons à percevoir les contours de nos petites vies disloquées, c’est en effet ce que nous rappelle avec force cet essai : « Tout est lié, tout est noué. La résistance stérile est d’abord celle qui ne sait pas relier. […] La planète n’est pas seulement globalisée par l’appétit capitaliste. Elle est par nature une. Les mondes multiples se percevant autonomes et se croyant étanches n’existent que dans les stases de nos imaginaires[3]. »

C’est pourquoi, alors qu’il peut sembler impératif d’envisager la riposte au management du monde sur le seul plan pragmatique, car urgence il y a, la parole de Chamoiseau réaffirme la nécessité vitale de l’imaginaire en tant que socle de notre capacité à faire monde. Car notre capacité d’identifier l’humain est une capacité poétique, et cet imaginaire, s’il n’est pas mort, se trouve atteint au point qu’il faudrait peut-être urgemment se porter à son secours. « On s’apercevra, écrivait pour sa part Édouard Glissant, que la poétique n’est pas un art du rêve ou de l’illusion, mais que c’est une manière de se concevoir, de concevoir son rapport à soi-même et à l’autre et de l’exprimer[4]. »

Mais, est-on tenté de demander à Chamoiseau, que peut la poésie, que peuvent les images et les imaginaires en ces temps à la fois trop sombres et trop éclairés, où les forces brutes, régnant de manière de plus en invasive sur nos univers tant politiques que mentaux, verrouillent sous une logique calculatrice et paranoïaque notre capacité de saisir que l’autre, aussi loin et différent soit-il, c’est toujours aussi soi; qu’il en va, sous chaque geste d’ouverture ou de fermeture, sous chaque parole, de refus ou de consentement, du devenir de notre propre humanité? 

Comment envisager la poétique autrement que comme le refuge compensatoire ou l’ornement décoratif de notre impuissance; comment relancer notre capacité à croire et surtout à se laisser atteindre par le potentiel transformateur d’un geste, d’une parole, d’une image faisant brèche par leur singularité et leur gratuité, alors que nous baignons à cœur de jour dans ce flux d’images qui suscitent en nous une agitation de plus en plus anxieuse, quand elles ne contribuent pas simplement à notre anesthésie? « C’est par l’imaginaire que le capitalisme néolibéral a fait de nous des consommateurs », renchérissait Chamoiseau dans une récente entrevue. D’où que dans cette « nuit sans sortie » de l’économie « le surgissement de l’humain » soit poétique ?  « Migrer, nous aussi, comme cela, dans les essaims d’images improvisées qui virevoltent comme des lumières en nous [5]! »

 

D’où, dans l’indifférence généralisée, la nécessité de faire voir, par cet ouvrage même, les lueurs que constituent quelques gestes d’accueil porteurs des germes de la seule véritable politique d’hospitalité qui soit : « Tendre un café et pouvoir dire : “Tu n’es pas moi, tu ne me ressembles pas, tu ne feras pas ce que j’aimerais que tu fasses, tu es libre et opaque comme je peux l’être à tes yeux, et je t’offre ceci de grand cœur…” » Saluer et accueillir l’opacité de l’autre comme la sienne propre, n’attendre aucune garantie, aucune contrepartie.

La croyance en la possibilité de ce surgissement même tient ce livre, lui donne son souffle, son rythme, sa vitalité. Et le lyrisme de Chamoiseau ouvre en soi le désir ardent de se laisser porter par cet essaim de lueurs — aussi fragiles et folles, aussi improbables puissent-elles apparaître. S’agissant de l’improbable, et d’une foi aussi tenace et apparemment naïve qu’elle est doublée par la colère et la lucidité, il est d’ailleurs remarquable que resurgisse ici le motif de la luciole, inscrit triplement en exergue à Frères migrants. Car la luciole réfère bien sûr à la trajectoire singulière d’un autre poète, Pier Paolo Pasolini, dont la sensibilité poétique a été tout du long indissociable d’une conscience politique aiguë.

Repris par Césaire dans son magnifique poème « Vertu des lucioles » (que je cite moi-même en exergue au présent article), ce motif était relancé il n’y a pas si longtemps encore par le critique d’art et penseur Georges Didi-Huberman, qui écrivait dans Survivance des lucioles : « L’imagination est politique. Voilà ce dont il faut prendre la mesure. Réciproquement, la politique ne va pas, à un moment ou à une autre, sans la capacité d’imaginer[6]. » Toujours ce leitmotiv, qui résonne comme une évidence trop naïve que le cynisme de notre temps a peine à entendre.

Aussi, me dis-je, peut-être n’est-ce pas un hasard que les mouches à feu pasoliniennes resurgissent ces dernières années sous la plume de ceux et celles qui ont à cœur de ressaisir l’articulation du poétique et du politique. Et si, comme le proposait aussi Didi-Huberman, la fragilité même de ces bestioles était cela même par quoi elles s’imposent pour éclairer notre temps? 

Car fragiles et fugaces, les lucioles de Pasolini le sont à plus d’un titre. Elles sont, effectivement, la lumière erratique que l’œuvre poétique et cinématographique de Pasolini aura eu à cœur de recueillir en ne cessant de mettre en scène ces moments d’exception où des êtres marginaux incarnent, par leur gestuelle dansante, désirante, vivante, la résistance à la logique mortifère du pouvoir, à la terreur fasciste.

Mais elles sont aussi le motif par lequel le même Pasolini fit entendre la tentation du désespoir. Une trentaine d’années après en avoir salué le pouvoir libérateur dans une célèbre lettre, un article non moins célèbre et autrement funèbre proclamait, en 1975, la « disparition des lucioles[7] » –  soit celle des foyers de résistance culturelle et populaire au pouvoir – le capitalisme ayant su atteindre, pense alors Pasolini, ce que des années de fascisme n’avaient pas réussi à altérer : la conscience et l’imaginaire du peuple.

Alors, si c’est précisément de cette possibilité de dégager nos gestes et nos consciences de l’imaginaire dominant (ou du non-imaginaire spectaculaire, du « paradigme du profit maximal ») qu’a désespéré le poète et cinéaste à la fin de sa vie, mettant brutalement en cause dans son « Article des lucioles » tout ce à quoi avait pourtant tenu son œuvre et son engagement, pourquoi est-ce précisément à l’image de la luciole que Patrick Chamoiseau a tenu à allumer sa propre lueur espérante ?

Peut-être qu’il s’agit ici, précisément, de la nécessité de persister, malgré tout, à croire en l’incroyable…  Seul un pari sur l’impossible peut, semble en effet suggérer Chamoiseau, venir soutenir un geste et une parole relevant de l’incalculé : « Pourtant, en son sein même, l’imprévisible surgit. Quelques êtres humains – je parle des gens de l’ordinaire, sans titre et sans blason – s’éveillent malgré tout à quelque chose en eux[8]… »

D’où, dans l’indifférence généralisée, la nécessité de faire voir, par cet ouvrage même, les lueurs que constituent quelques gestes d’accueil porteurs des germes de la seule véritable politique d’hospitalité qui soit : « Tendre un café et pouvoir dire : “Tu n’es pas moi, tu ne me ressembles pas, tu ne feras pas ce que j’aimerais que tu fasses, tu es libre et opaque comme je peux l’être à tes yeux, et je t’offre ceci de grand cœur…”[9] »  Saluer et accueillir l’opacité de l’autre comme la sienne propre, n’attendre aucune garantie, aucune contrepartie.

Et par là contrer, aussi simplement que radicalement, le calcul néolibéral généralisé et partout incorporé. N’y a-t-il que des poètes pour y croire ? S’ouvrant sur deux voix amies, celles de la documentariste Hind Meddeb et de l’écrivaine Jane Sautière, et charriant la mémoire de toutes celles qui, de Villon à Glissant, ont fait résonner en nous une adresse venue de cet autre que nous sommes aussi, le livre se referme sans se clore sur un appel politico-poétique que tous sont invités à agir au dehors en le contresignant au creux d’eux-mêmes : « Voir et faire voir, répéter, répéter et répéter encore en espérant chaque fois les fulgurances hélas imprédictibles de la beauté[10]. »

Loïc Cery rappelait récemment[11] très justement « que l’une des fonctions les plus hautes de la littérature » consiste à rendre visible ce qu’on ne voit pas forcément, ou qu’on peine à voir, « d’un regard lui-même abîmé dans l’indistinction ». Ce qui se joue dans cette très haute fonction, c’est la force et l’honneur de nommer, de montrer, de dire, et de hurler s’il le faut, un « réel qui s’est peu à peu dissipé des regards de la communauté. Car ici, en cette plongée lucide dans le malheur »[12] à laquelle nous convie Chamoiseau, le défi est, comme il le dit avec force, de dessiller et de laver le regard, contre tous les aveuglements volontaires et les abdications en pagaille : « Ho ! que les morts massives en Méditerranée nous dessillent le regard ! Qu’elles nous permettent de distinguer les petites morts du quotidien, le désastre disséminé dans l’écume de nos jours, l’innomée catastrophe dont l’ombre en chiquetaille pèse à fond parmi nous de tout son impossible!… ».[13]


[1] Patrick Chamoiseau, Frères migrants, Paris, Seuil, 2017, p. 56.

[2] Ibid., p. 47.

[3] Ibid., p. 38.

[4] Édouard Glissant, L’imaginaire des langues : entretiens avec Lise Gauvin (1991-2009), Paris, Gallimard, 2010, p. 44.

[5] Patrick Chamoiseau, op. cit., p. 61.

[6] Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles, Paris, Minuit, 2009, p. 51.

[7] Voir Pier Paolo Pasolini, Écrits corsaires, Paris, Flammarion, 2018, p. 196-205.

[8] Patrick Chamoiseau, op. cit., p. 42.

[9] Ibid. p. 88.

[10] Ibid., p. 107.

[11] Voir le texte en date du 18 mai 2018 sous ce lien : https://blogs.mediapart.fr/loic-cery/blog/180517/freres-migrants-de-patrick-chamoiseau-notre-parole-primordiale

[12] Ibid.

[13] Patrick Chamoiseau, op.cit., p. 29


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