Relations mai-juin 2019

Élisabeth Garant

Un Centre qui se laisse décentrer

L’auteure est directrice du Centre justice et foi

 

La création du Centre justice et foi (CJF) en 1983, par des jésuites désireux d’apporter leur contribution à une analyse sociale contextualisée pour le Québec, a ouvert un espace inédit de réflexion, de dialogue et d’engagement. Au sein de cet espace, une approche particulière a été privilégiée et réitérée au fil des ans : porter une attention prioritaire aux questions venant de la marge de la société et de l’Église en étant solidaires des personnes confinées aux périphéries. Ce vaste chantier a entraîné d’importantes remises en question dans la pratique même d’analyse sociale du CJF.

La premier « décentrement » auquel a été confronté le Centre a été celui de l’inclusion de femmes – et en premier lieu de celles qui faisaient partie de l’équipe – et de la prise en compte audacieuse de leurs aspirations à sortir des dynamiques qui les reléguaient à la non-reconnaissance sociale et ecclésiale. Il a fallu accepter que les enjeux touchant les femmes cessent d’être une thématique parmi d’autres et que l’analyse féministe devienne une pratique transversale dans notre action. Cette démarche nous a progressivement permis d’être attentifs et attentives aux dominations que le patriarcat avait institutionnalisés et de rendre audibles des narrations différentes de la réalité, approfondissant ainsi notre compréhension du monde.

Ce parti pris féministe n’est jamais acquis. Il continue de nous inciter à davantage de cohérence. Il se heurte toujours à une structure ecclésiale qui refuse la pleine participation des femmes et à la menace de représailles venant des courants conservateurs qui étouffent toute remise en question théologique ou doctrinale surgissant de l’expérience des femmes, et qui fustigent toute pratique transformatrice. Or, pour être conséquent, le féminisme et la solidarité avec les femmes exigeraient de traiter avec plus d’audace les questions de morale sexuelle et de dénoncer avec plus de vigueur les mécanismes du patriarcat toujours puissant dans l’Église. 

Le deuxième « test de décentrement » a été celui d’être un centre d’analyse d’inspiration chrétienne et ignatienne dans le contexte séculier québécois. Dès le départ, le choix a été fait de partir d’abord des interpellations sociales et des propositions de transformation issues des mouvements sociaux. En choisissant de constituer une équipe dont les membres ne partageaient pas tous la foi chrétienne, il a été possible d’apprendre à mettre de l’avant une conception de l’humain et de sa dignité qui interpelle l’ensemble de la société.

Dans ce contexte pluraliste et séculier, le discernement – un aspect important de la spiritualité ignatienne – est pratiqué comme une façon de se mettre à l’écoute de diverses expressions de l’humanisme, de la transcendance et de l’espoir qui maintiennent nos luttes riches et vivantes. Une plus grande ouverture aux mouvements de fond qui traversent la société et le monde en découle.

Le troisième « test de décentrement » qui se pose aujourd’hui à nous et avec toujours plus d’acuité vient d’une autre option majeure du Centre : celle de porter une attention particulière aux enjeux liés à l’immigration, à l’inclusion et au pluralisme. L’intuition que c’était là un enjeu crucial pour l’avenir du Québec et que cela devait amener des changements dans les institutions publiques a certainement été prophétique. D’où notre engagement, dès les années 1990, dans le processus de déconfessionnalisation scolaire, avec le souci de trouver des propositions novatrices permettant aux jeunes de s’ouvrir et de se former ensemble aux défis du pluralisme. C’est dans cet esprit que nous avons soutenu, notamment, la création du cours d’éthique et de culture religieuse en remplacement d’une approche confessionnelle de l’enseignement religieux qui prévalait jusque-là.

L’inclusion au sein de notre équipe de travail de personnes qui ont vécu l’expérience de la migration, capables d’aborder la réalité du pluralisme dans la perspective des groupes minoritaires, nous a confrontés aux limites de notre compréhension de ces enjeux. Bien qu’encore imparfaitement et insuffisamment, notre travail d’analyse sociale essaie de rendre compte de la sensibilité, de l’expérience et des réflexions de personnes issues d’autres univers culturels. Nous n’aurions pas choisi, en 2013, de travailler le thème de l’islamophobie, par exemple, si nous n’avions pas entrepris aussi des dialogues, fondés sur le principe de parité, avec des personnes de culture et de foi musulmanes. C’est cette expérience fondamentale de rencontre et de cheminement qui a été expérimentée sur le temps long par l’équipe de création de l’exposition « QuébécoisEs, musulmanEs… et après ? » Elle nous a permis de changer notre regard sur l’autre. C’est aussi ce principe de parité qui constitue la particularité et la force du groupe de dialogue féministe Maria’M, qui nous ouvre à un féminisme pluriel où l’on apprend à composer avec des réalités qui étaient jusqu’alors maintenues invisibles ou à la marge de notre engagement.

Le décentrement exige de se mettre à l’écoute d’expériences différentes des nôtres, d’auteurs et d’auteures ignorés, de revendications qui nous déstabilisent et nous obligent à nous ouvrir à une réalité qui nous échapperait autrement, en lui offrant la possibilité de devenir audible. Pour un centre d’analyse sociale fondé sur la spiritualité ignatienne, cette interpellation est essentielle, car elle fait écho à une de ses intuitions fondamentales : « Pour Ignace, c’est cette sortie de soi, cette dépossession des savoirs et des affects du moi qui produit le cheminement spirituel[1]. »

[1] Christian Grondin, La spiritualité du peuple de Dieu, Namur, Lessius, 2017, p. 77.

Quand nos repères sont bousculés – Décolonisation, migrations, crise écologique

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend