Relations Mars-avril 2015

Marie-Andrée Lamontagne

Sans la vie

Ce serait bien si, avant de sortir un film, les studios Disney lisaient le conte traditionnel qu’ils se proposent d’adapter. Au premier chef, les dessinateurs s’aviseraient peut-être alors de la grande variété propre au genre communément appelé « conte de fée ». Et d’abord de ses sources. Charles Perreault était un Français du XVIIe siècle. Son personnage du Chat botté est moins un chat qui a enfilé les bottes de son maître qu’un courtisan plus malin que les autres et qui n’entend pas se laisser duper par les puissants. Les frères Wilhelm et Jacob Grimm étaient des linguistes allemands du XIXe siècle. Ils n’ont pas écrit Le petit chaperon rouge, que connaissait déjà Perreault. Ils l’ont recueilli, avec d’autres contes, en sillonnant les campagnes, et en ont modifié la fin au passage pour qu’un chasseur sauve la grand-mère et la fillette. Même origine paysanne du Petit Poucet. Dans les campagnes d’alors, les paysans sont pauvres, les enfants peuvent devenir une bouche de trop à nourrir et les parents, désespérés au point de les abandonner en forêt. La pauvreté peut attiser la peur de l’abandon chez des enfants prompts à capter les soucis des adultes. Cette peur, qui se glisse entre le monde idéal et la réalité, est précisément le lieu du conte.
 
Hans Christian Andersen, auteur de La petite sirène, était danois. Son Danemark du XIXe siècle est religieux, réformé, froid, corseté de convenances, ignorant des lézardes qui apparaissent dans l’édifice social. Il est ouvert sur la mer. Quel marin n’est pas superstitieux? Les sirènes existent bel et bien pour des hommes qui ne doutent pas une seconde qu’elles chercheront un jour à les entraîner au fond. Sauf l’une d’entre elles, amoureuse et prête à tous les sacrifices.
 
Ce n’est pas trahir les contes que d’en évoquer le sujet et l’arrière-plan historique en quelques lignes forcément subjectives, comme je viens de le faire. Une telle mise en contexte révèle à quel point la vision qu’en donne le cinéma commercial de nos jours est réductrice, alors que les princesses, les châteaux et les ogres paraissent interchangeables d’un film à l’autre. Certes, ce n’est pas la première fois qu’est triturée la matière des contes pour l’asservir à des visées idéologiques. Il fut un temps où c’était souvent au nom de la morale. Après tout, il fallait autant éduquer que charmer. Le second verbe est plus insaisissable que le premier, car il relève du royaume de l’imagination qui aspire dans un tourbillon toutes sortes de débris, allant de l’air du temps à des peurs ataviques, en passant par l’inquiétude suscitée par le désir sexuel naissant. C’est bien ce qui rend la matière des contes inépuisable.
 
Sauf aux yeux de l’industrie du film, qui a son idée en matière d’éducation des masses. Édulcorés, pour mieux faire de toute fillette une princesse qui réclame déjà son vernis à ongles, ou servis à la sauce pseudo-féministe, princesses bagarreuses à l’appui, les contes, de nos jours, y font l’objet d’une entreprise de sape idéologique bien plus pernicieuse que la morale de jadis, qui avait au moins le mérite d’avancer à visage découvert. Il s’agit cette fois de les « dévitaliser » en leur refusant la complexité du vivant.
 
Un sort semblable guette souvent les grandes œuvres littéraires du passé quand elles sont lues de manière bêtement anachronique. En 2011, aux États-Unis, un éditeur a jugé bon de publier une édition expurgée du classique de Mark Twain, Huckleberry Finn, dans laquelle le mot nigger (« nègre ») est systématiquement remplacé par slave (« esclave »). Et tant pis pour la satire au cœur du roman, les positions antiracistes de Twain, la réalité ségrégationniste du temps et la solidarité que Huck se découvre avec le nigger Jim, précisément. Pour ne rien dire de la Bible et du Coran quand des têtes brûlées et ignorantes s’en emparent.
 
Avant d’être un animal social, l’être humain est un indécrottable idéologue, qui habille ses prêches des oripeaux de l’opinion ou des convictions, parfois les plus vertueuses. À juste titre horrifiés par la tuerie de janvier 2015 à Charlie Hebdo, plusieurs commentateurs ont loué chez les dessinateurs assassinés leur entêtement à se moquer de tout. Pourtant, rien n’est plus faux, comme d’autres l’ont aussi rappelé. Aucun caricaturiste, pas même à Charlie Hebdo, n’oserait plus, à notre époque, représenter un homme politique d’origine juive avec un nez crochu, ou un Noir lippu parlant petit-nègre. Ce genre de dessin, avec raison, serait jugé antisémite ou raciste, et ses auteurs tomberaient sous le coup de la loi pour incitation à la haine. Sans cesse il faut donc se demander : quand s’arrêtent les convictions et où commence l’idéologie? J’ignore comment résoudre ce dilemme démocratique. Je ne peux y répondre que par des lectures contrastées qui évitent de s’adosser à des certitudes, qu’elles soient religieuses, sociales ou politiques.
 
Ce serait bien si l’idéologie reculait un peu certains jours, dans l’espace public, dans les consciences et dans le poulailler des réseaux sociaux. On pourrait alors lire, ce qui s’appelle lire. Mieux : relire.

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