Relations Mars-avril 2015

Andrea Levy

Les apprentis sorciers à l’œuvre

L’auteure est historienne et journaliste

Il y a trois ans, un chalutier affrété a déversé 100 tonnes de sulfate de fer au large de la Colombie-Britannique dans l’espoir de provoquer une éclosion de phytoplancton marin, l’idée étant que le phytoplancton serve de puits de dioxyde de carbone. En effet, ces micro-organismes absorbent le carbone en l’utilisant pour la photosynthèse et en emportent une partie dans les profondeurs de l’océan lorsqu’ils meurent. Un petit village de pêche du peuple autochtone Haïda a voté en faveur de cette expérience d’ensemencement océanique afin de profiter de la vente des crédits de carbone qu’elle rendrait possible, en plus de stimuler une augmentation de la population de saumons. Le projet mené par l’entrepreneur américain Russ George s’est déroulé sans permis, sans régulation ni surveillance, en violation du moratoire international sur les projets majeurs de fertilisation artificielle des océans, adopté en 2010 au sommet de la Convention sur la biodiversité, à Nagoya au Japon.

Les effets de la fertilisation de l’océan par le fer pour la séquestration de carbone sont loin d’être étayés par des démonstrations scientifiques et les résultats de cette expérience délinquante demeurent inconnus pour l’instant. Cette technique figure néanmoins parmi les nouvelles technologies censées régler les problèmes liés au réchauffement planétaire, que l’on désigne sous le terme de « géo-ingénierie », qualifiée par certains de « plan B » pour le climat.

À gauche comme à droite, malgré les mises en garde du sociologue Jacques Ellul et du philosophe Ivan Illich, malgré les désastres écologiques, comme ceux du golfe du Mexique et de Fukushima, nous avons tendance à être séduits par la promesse de la technologie de nous délivrer de tous nos maux – ou au moins de nous dépanner en cas d’urgence. Depuis le rapport Meadows, en 1972, l’une des principales objections aux thèses portant sur les limites à la croissance est la conviction qu’on peut contrecarrer la dégradation environnementale et façonner des substituts pour les ressources qu’on épuise avant que les ravages de la croissance troublent la fête de la société de consommation capitaliste. Or, toutes les percées technologiques survenues depuis sa publication ne semblent avoir réussi qu’à repousser l’échéance.

Il existe trois approches principales en géo-ingénierie : la gestion du rayonnement solaire, la capture et la séquestration du carbone (telle la fertilisation océanique), et la modification du climat. Chaque catégorie comporte une panoplie de techniques existantes et émergentes, plus ou moins incompréhensibles pour le non-spécialiste.

David Keith, natif de l’Alberta et professeur de physique appliquée à Harvard, est l’un des champions du développement d’un écran solaire pour la Terre comme méthode rapide et bon marché pour combattre l’impact des changements climatiques. Sa technique s’inspire de l’éruption volcanique du mont Pinatubo aux Philippines, en 1991, désastre naturel qui a eu un effet de refroidissement du climat à la suite de la dispersion d’acide sulfurique dans l’atmosphère. Keith propose ainsi de protéger la Terre des radiations solaires et de refroidir la planète en équipant des avions capables de pulvériser des particules d’acide sulfurique dans la haute atmosphère, réfléchissant ainsi une partie du rayonnement solaire dans l’espace. « Je suis certain que cela fonctionnera. Non qu’il n’y ait pas d’effets secondaires [la destruction partielle de la couche d’ozone, par exemple], mais je suis sûr que ça marchera[1]. », a affirmé le scientifique, qui, comme bon nombre de promoteurs du plan B, a un intérêt commercial dans le développement de cette technologie.

D’autres scientifiques n’en sont pas si sûrs. Une expérience de modélisation informatique a révélé les effets pervers probables de cette manœuvre sous forme de sécheresse dévastatrice exposant à la famine des milliards de personnes dans les pays du Sud.

Le groupe ETC, une organisation non gouvernementale canadienne qui suit l’évolution de la géo-ingénierie depuis deux décennies, demande son interdiction. Il reproche à l’illustre Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) sa récente ouverture, certes hésitante, à la production de bioénergie, combinée à la capture et au stockage du carbone comme moyen de mitiger les impacts des émissions de gaz à effets de serre. Le groupe ETC travaille à documenter la multiplication des expériences de géo-ingénierie mises en œuvre sans réglementation et à faire connaître les périls encourus.

L’un des grands dangers de fonder des espoirs sur ce deus ex machina réside dans le fait que cela risque d’atténuer le sentiment d’urgence concernant la nécessaire réduction de notre dépendance aux carburants fossiles et la transition vers des sources d’énergie renouvelables – sans parler bien sûr du changement de système de production et de consommation qui nous a conduits au bord du précipice où nous nous retrouvons aujourd’hui.

Le philosophe australien de l’environnement Clive Hamilton, auteur, entre autres, du livre Les Apprentis sorciers du climat (Seuil, 2013), résume bien l’enjeu : « Le mode de pensée qui donne naissance à la géo-ingénierie est le même qui conçoit le monde comme un objet propice à la manipulation technologique[2]. » 


[1]D. Keith, « Les idées surprenantes de David Keith sur le changement climatique », conférence TED [en ligne], <ted.com>.
[2] C. Hamilton, « The Philosophy of Geoengineering », [en ligne], <clivehamilton.com/category/papers/> (traduction libre).

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend