Relations Mars-avril 2015

Maxime Combes

Un climat pour la finance ou des financements pour le climat?

L’auteur, économiste et militant d’Attac France, a corédigé La nature n’a pas de prix. Les méprises de l’économie verte (Les liens qui libèrent, 2012)
 
 
Des centaines, voire des milliers de milliards de dollars. Les évaluations sont diverses, mais la tendance est la même : la lutte contre les dérèglements climatiques nécessite des moyens financiers conséquents. Depuis la publication du fameux rapport Stern sur l’économie du changement climatique, en 2006, il est souvent précisé que le coût de la lutte contre ces dérèglements est bien moindre que celui de l’inaction. Si cet argument est discutable, il est omniprésent dans les discours officiels dès que l’on veut montrer son engagement en faveur du climat, sans que les financements nécessaires, annoncés depuis plusieurs années, soient pour autant débloqués.
 
« Tout ce qu’on a, ce sont des cacahuètes », a lâché le négociateur du Bangladesh lors de la conférence de l’ONU sur les changements climatiques qui a eu lieu à Varsovie, en 2013. Il n’y a guère davantage au lendemain de la conférence de Lima, un an plus tard, alors que le Fonds vert pour le climat vient à peine de voir le jour. Les 100 milliards de dollars par an annoncés d’ici 2020 ne sont toujours pas là. À peine 10 milliards de dollars ont été réunis et ne seront versés que sur plusieurs années – in fine, pas grand chose. Par ailleurs, les pays les plus puissants rechignent à mettre en place et à financer un mécanisme de « pertes et dommages » pour aider les populations qui subissent des phénomènes climatiques extrêmes qui se multiplient et s’intensifient.
 
Sous le couvert des politiques d’austérité, les gouvernements et les institutions internationales écartent de plus en plus les financements publics au profit de financements privés et de mécanismes dits « innovants ». Les acteurs financiers sont invités à « verdir leurs portefeuilles ». Dernière mode en date : les « obligations climat », supposées contribuer au financement de solutions pour faire face aux dérèglements climatiques. Certes, un organisme de certification existe, la Climate Bonds Initiative, fondée notamment par HSBC et Bank of America Merrill Lynch, mais sans qu’aucune garantie solide ne soit donnée pour s’assurer que ces obligations financent des projets réellement verts.
 
De son côté, la Banque mondiale – qui continue par ailleurs de financer le développement des énergies fossiles – a lancé une initiative visant à donner « un prix au carbone ». Par l’intermédiaire d’une taxe carbone ou de nouveaux marchés carbone, il s’agit de renchérir les biens et les processus industriels les plus fortement émetteurs de gaz à effet de serre (GES), dans l’espoir que les investisseurs et les consommateurs s’en détournent. De nombreuses banques et multinationales (BNP, Deutsche Bank, Arcelor Mittal, GDF Suez, Rio Tinto, etc.), lesquelles sont pourtant à l’origine d’une grande part des émissions de GES[1], soutiennent l’initiative.
 
Alors que le marché du carbone européen – pionnier en la matière – s’est révélé inefficace, dangereux, coûteux et non réformable[2], les multinationales et gouvernements voudraient donc poursuivre dans la même voie. Les dispositifs de compensation carbone, comme le Mécanisme de développement propre (protocole de Kyoto), ont pourtant financé des projets dont l’intérêt climatique ne s’est pas toujours avéré, sans parvenir à orienter les financements vers les pays qui en avaient le plus besoin. À travers la création de nouveaux actifs financiers, y compris de produits dérivés fondés sur la titrisation de « portefeuilles carbone », de tels projets, loin d’encadrer ou de réduire les émissions de GES, contribuent surtout à l’expansion de l’emprise de la sphère financière sur la société, y compris la nature. Or, est-il bien judicieux de confier les clés des politiques climatiques aux secteurs bancaire et financier alors qu’ils sont à l’origine de nombreuses crises financières et économiques systémiques et qu’ils décident de l’orientation des flux de capitaux en fonction du seul critère de rentabilité à court terme?
 
Pourtant, les pistes alternatives existent pour trouver les financements publics et additionnels requis pour réaliser une véritable transition écologique et sociale. Avec une véritable volonté politique, il serait possible de mettre fin aux subventions aux énergies fossiles, de désinvestir rapidement des secteurs les plus fortement émetteurs de GES et d’agir sur le plan fiscal, notamment en introduisant une véritable taxe mondiale sur les transactions financières ainsi qu’une taxe sur les marchandises en fonction des kilomètres parcourus, par exemple. Autant de solutions pragmatiques et efficaces qui pourraient permettre de récolter les centaines de milliards de dollars nécessaires à la lutte contre les dérèglements climatiques.
 

 


[1] « Just 90 companies caused two-thirds of man-made global warming emissions », The Guardian, 20 novembre 2013.
[2] Voir « Il est temps de mettre fin au marché du carbone européen », déclaration [en ligne] sur le site <france.attac.org>.

Halte au capitalisme vert

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