Relations septembre-octobre 2014

Catherine Caron

Palestine: qui ne pleure pas ne voit pas

L’été a été assombri par un nouvel embrasement du conflit israélo-palestinien. Dans les médias québécois, aux habituels défenseurs d’Israël se sont ajoutées des voix de la droite conservatrice qui relaient sans gêne la propagande de cet État se posant en victime inoffensive des terroristes du Hamas. Bien serré dans le carcan du temps présent et d’une logique binaire, leur propos fait fi de l’histoire. Ce qui permet d’occulter le rôle de puissance coloniale et occupante que joue Israël[1] face à un peuple qui résiste et refuse son assujettissement et sa dépossession depuis près de 50 ans. Dans la bande de Gaza, ce peuple survivait déjà dans une prison à ciel ouvert avant que ne déferlent à nouveau des bombardements meurtriers.
 
Même si des analyses plus rigoureuses font contrepoids, les années de gouvernement Harper – connu pour son soutien inconditionnel à Israël – ouvrent clairement le chemin à ces voix qui se sont durcies, ici comme ailleurs. Cela malgré la vive indignation suscitée par des attaques militaires qui ont fait plus de 2100 victimes palestiniennes en date du 28 août, la majorité des civils (sans parler des milliers de blessés).
 
Or, « qui ne pleure pas ne voit pas », comme l’écrivait Victor Hugo dans Les Misérables. Le journaliste israélien du quotidien de gauche Haaretz, Gideon Levy, le signifiait à sa manière en écrivant avec courage le 19 juillet dernier : « La société israélienne est malade. Du sud du pays à Tel-Aviv, les images de Gaza sont reçues avec indifférence, voire par des expressions de joie. Il suffit de regarder les réseaux sociaux et les appels à " les brûler tous ". Je n’avais jamais vu ça. Finalement, le mot " fascisme ", que j’essaie d’utiliser le moins possible, a mérité sa place dans la société israélienne[2]. »
 
Accablant, pareil constat ne vise pas pour autant à nier la complexité de la situation ou encore l’existence du mouvement pacifiste et des nombreux porteurs d’une tradition juive humaniste. Toutefois, ceux-ci sont affaiblis et réprimés comme jamais. Sous l’influence de l’extrême-droite au pouvoir, une attitude déshumanisante de plus en plus grande se développe en Israël, et inquiète.
 
Dans Deux régimes de fous (1983), le philosophe Gilles Deleuze en a choqué plus d’un par sa dure critique de l’entreprise sioniste (et non pas de tous les juifs) qui transforme « le plus grand génocide de l’histoire en mal absolu » selon une vision religieuse et mystique, et non pas une vision historique. « Elle n’arrête pas le mal; au contraire, elle le propage, elle le fait retomber sur d’autres innocents, elle exige une réparation qui fait subir à ces autres une partie de ce que les juifs ont subi (l’expulsion, la mise en ghetto, la disparition comme peuple). Avec des moyens plus " froids " que le génocide, on veut aboutir au même résultat. »
 
Ces paroles troublantes font réfléchir à la lumière des récents événements. De l’importance de la vision historique, d’une mémoire qui doit être constamment irriguée par l’analyse des faits, on ne parlera jamais assez. Certes, le Hamas porte aussi une volonté d’anéantissement de l’autre, Israël, condamnable et regrettable. Toutefois, cet ennemi qu’Israël prétend légitimement combattre se nourrit de l’oppression et de l’injustice subies par les Palestiniens. En cela, il est en grande partie l’œuvre d’Israël. Outre le blocus de Gaza[3], pensons à la colonisation des territoires palestiniens occupés illégalement depuis des décennies, à la violation répétée du droit international, au « mur de la honte » condamné par la Cour internationale de La Haye. Tristement, rien ne convainc Israël d’agir substantiellement pour que justice et paix existent pour les Palestiniens. C’est pourquoi, à l’instar des mouvements de solidarité avec la Palestine, nous devons placer désormais un espoir dans la contrainte que peuvent exercer les campagnes de boycottage, désinvestissement et sanctions (BDS) contre Israël.
 
***
 
Cet automne, nous avons le plaisir d’accueillir dans nos pages le poète et essayiste Paul Chamberland, qui assumera la chronique littéraire. Les œuvres de l’artiste Christine Palmieri l’accompagneront. L’écrivaine, éditrice et journaliste Marie-Andrée Lamontagne signera pour sa part le Carnet.
 
Autre nouvelle à souligner : notre service d’abonnement sera désormais assuré par la Société de développement des périodiques culturels (SODEP). Ce n’est pas sans tristesse que nous faisons ce changement en disant un grand merci à Ginette Thibault qui s’occupait de ce service depuis dix ans avec compétence, humour et dévouement.
 
Amies lectrices, amis lecteurs, bonne rentrée!
 

 


[1] Lire notre dossier « Palestine : assez d’injustice! », no 732, mai 2009.
[2] Cité dans Le Monde, 7 août 2014.
[3] Le 26 août, au moment d’aller sous presse, Israël convenait de l’alléger.
Share via
Send this to a friend