Relations mars-avril 2016

Benoit Rose

Osons rester humain. Les impasses de la toute-puissance – Geneviève Azam

Dans cet essai, Geneviève Azam, économiste et porte-parole d’Attac France, constate la dangereuse fragilisation conjointe des sociétés, des humains et des écosystèmes. À son avis, « la vitesse et l’ampleur des destructions sont à la mesure de l’effondrement d’un système à bout de souffle » (p. 14). Comment l’humanité peut-elle remédier à la désintégration de son monde ?
 
« Le secours ne peut venir de la croyance en un sujet tout-puissant, extérieur à une nature infiniment maîtrisable » (p. 16), conception découlant d’un dualisme occidental ayant mis en opposition radicale la nature et la société (ou la culture). L’auteure soutient que « cette déliaison a autorisé à la fois la domination de la nature et une hiérarchie sociale fondée sur le degré d’émancipation vis-à-vis des éléments naturels » (p. 18). Elle invite l’humanité à se sortir de l’impasse actuelle en déconstruisant avec humilité ce dualisme.
 
Ainsi, la fragilité, si assumée, pourrait servir d’appui au déploiement d’une force créatrice et rassembleuse. Cette voie pourrait restituer aux humains leur capacité d’embrasser les multiples dimensions du monde vivant. Elle inviterait à « assumer l’humus, la réalité physique et sensible du monde [et] à faire nôtre l’altérité des choses naturelles, attestée par leur permanence, leur autonomie et leur efficacité propres » (p. 217).
 
L’économiste offre aussi un contre-argumentaire éthique à ce qu’elle appelle les « voies nouvelles de la toute-puissance » : à son avis, certains courants de pensée déconstruisent (à raison) le dualisme évoqué, mais en niant (à tort) la part d’altérité de la nature. Elle redoute la montée d’un « utopisme cyborg » s’appuyant sur les promesses renouvelées de la cybernétique et de la technique pour l’amélioration de la condition humaine. Constatant pour sa part la défaite patente de « l’idéalisme prométhéen », elle déplore que la fragilité écologique puisse encore être assimilée à une erreur de la nature ou à un défaut de rationalité.
 
Azam critique d’abord le mouvement post-environnementaliste, qu’elle associe au sociologue des sciences Bruno Latour. Celui-ci proclame la mort d’une certaine idée de la nature au sein d’une modernité aboutie où se confondent nature et technologie, et où l’on semble pleinement assumer tout dérapage technoscientifique. Il appelle, selon ses propres mots, à mettre « enfin sur le devant de la scène la qualité intrinsèquement politique de l’ordre naturel » (p. 93) et à hiérarchiser « l’ensemble hétérogène des entités » humaines et non humaines « grâce au calcul économique » (p. 103).
 
L’auteure critique ensuite le « féminisme cyborg » de l’historienne des sciences et biologiste Donna Haraway, qui proclame : « On ne naît pas organisme. Les organismes sont fabriqués » (p. 112). Les sciences naturelles auraient ainsi fixé « d’autorité » des limites à l’émancipation individuelle en construisant la catégorie de nature, mais la maîtrise technique pourrait enfin nous en libérer. De l’avis d’Azam, Haraway nie le caractère destructeur et aliénant de ce type de conquête. Critique face aux processus de (re)fabrication de la vie, Azam redoute aussi l’« accomplissement d’un biopouvoir, qui entend prendre la vie en tant que telle pour la gouverner et l’améliorer » (p. 140).
 
Enfin, elle dénonce la bioéconomie, « un processus qui, au lieu de considérer l’économie comme un sous-système de la biosphère, tente d’englober cette dernière et le vivant dans le système économique » (p. 174). Dans cette perspective, la nature est un flux de services à internaliser ou une biobanque sur laquelle adosser des titres financiers. Le marché de la biodiversité piétine, rassure l’auteure, mais elle refuse cette application d’une rationalité instrumentale à la gestion d’une nature marchandisée.
 
L’âge de la fragilité, conclut-elle, pourrait inspirer un renouvellement de l’imaginaire, pour tirer des limites rencontrées « un récit ouvert, qui fasse droit à l’incroyable diversité des expériences » alternatives (p. 215), souvent faites de pratiques non violentes et ingénieuses, de basse technologie et de convivialité.

Geneviève Azam
Osons rester humain. Les impasses de la toute-puissance
Paris, Les Liens qui libèrent, 2015, 221 p.

La résistance, impératif de notre temps



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