Relations mars-avril 2016

La résistance, impératif de notre temps

Paul Chamberland

Émergence d’un essaim lumière

L’auteur, poète et essayiste, a publié récemment Accueillir la vie nue face à l’extrême qui vient (VLB, 2015)
 
Il nous faut affronter courageusement la pulsion de mort qui nous emporte vers la dévastation et lui résister avant qu’il ne soit trop tard.

Fin 2015, pendant que le fauve qui règne en maître au Kremlin fait l’éloge du sinistre guignol qui se prétend digne d’accéder à la présidence des États-Unis ; pendant qu’une trentaine de banques géantes rançonnent de concert les États de la planète (elles cumulent 50 000 milliards de dollars d’actifs, exactement le total des dettes souveraines) ; les masses glaciaires du Groenland et de l’Antarctique s’enfoncent dans la mer, élevant d’autant le niveau des eaux, et des millions de réfugiés montent à l’assaut de la forteresse Occident.
 
Quel David irons-nous imaginer pour défier le double Goliath des infâmes frères Koch, bâilleurs de fonds du Tea Party et des climatonégationnistes ?
 
Svetlana Alexievitch écrit dans La guerre n’a pas un visage de femme : « Il ne fait aucun doute que le mal est séduisant : il nous hypnotise par sa provision d’inhumanité profondément enfouie en l’homme. » Serait-il possible de soutenir sans ciller le regard de la Gorgone ?
 
L’ampleur des forces de destruction massive présentement déchaînées sur Terre est telle qu’elle met en péril la survie de l’espèce humaine. Quiconque se résout à faire face à pareille perspective découvre qu’il est abruptement ramené à sa nudité natale, et il tremble de devoir appréhender une définitive absence de réponse.
 
Plus de sept milliards et demi d’êtres humains, et il s’en trouve encore fort peu pour accorder toute l’attention requise au fait que nous sommes tous désormais emportés à la dérive sur le même bateau. Pareille inconscience a pour conséquence de nous désarmer face à la menace. Par contre, en nombre croissant, des hommes, des femmes et même des enfants sont résolus à renverser le cours destructeur du monde. Une force. Mais elle n’est à disposition que si l’on commence par déjouer le piège d’un optimisme irréfléchi. Car rien n’est manifestement assuré. L’exercice de la vigilance, qui revient à écarter toute illusion, commande de ne pas éluder l’examen des raisons de désespérer de manière à discerner, s’il en est une, une ressource qui permettrait de les transcender et de donner fondement à une espérance… armée.
 
Car, oui, nous sommes en guerre. Quelles seront nos armes ? Cette question nous enjoint à prendre soigneusement la mesure des forces affrontées. Nous faillirions à la tâche si nous nous laissions aller à la complaisance dans les bons sentiments, mais aussi à un activisme brouillon. Résister ne consiste aucunement à se braquer dans une réactivité coléreuse qui n’aurait d’autre effet qu’une ruineuse dispersion de nos forces. Nous ferions ainsi le jeu de l’adversaire.
Mais l’adversaire, le connaissons-nous vraiment ?
 
Les flux de transactions boursières – équivalant à dix fois l’économie réelle – filent à la vitesse de la lumière autour du globe, échappant en grande partie à toute surveillance. On nous annonce pour avant longtemps des commandos de robots tueurs « autonomes ». Etc. La puissance technologique est devenue colossale, démesurée. Mais là n’est pas le plus inquiétant : cette puissance est couplée à la psyché rudimentaire ou « primitive » d’hommes qui s’arrogent le droit de précipiter l’humanité dans la dévastation de son séjour terrestre et la dislocation des liens sociaux qui assurent le vivre-ensemble pour donner le champ libre à la brutale et régressive dynamique de nos rapports de force. Les soi-disant maîtres du monde s’imaginent détenir ainsi la preuve suprême de leur puissance, alors qu’ils sont, en réalité, les pantins assujettis à une impétueuse jouissance de destruction. Mais ces hommes, le dénieraient-ils avec suffisance, souffrent : ils souffrent de s’avilir, de perdre leur humanité – de s’autodétruire.
 
Une pulsion de mort, tournée à la fois contre soi et contre l’autre, tel est le si déconcertant adversaire qu’il nous faut affronter. Et l’on ne s’y résout qu’en en soutenant d’abord la vue sans ciller. On ne doute plus alors qu’on faillirait gravement à se dérober face à l’inéluctable nécessité d’une mise à nu du noyau dur de la psyché. Ce n’est pas une mince besogne. Des écrans viennent de sauter. Vous tremblez de voir surgir, en vous comme hors de vous, des vagues de peur, de ressentiment, de hargne et de rage. Vous parvenez peu à peu à en discerner, ancrés jusque dans votre physiologie, les redoutables ressorts. Et vous vous surprenez à découvrir votre capacité de les désamorcer.
 
Désamorcer ? Contre toute attente, vous assistez, provenue de vous, au dégagement d’une improbable mais franche énergie : l’énergie-paix. Et cette paix, vous le voyez bien, est tout à l’opposé d’un frileux repli dans un cocon douillet. C’est une paix armée. Un vaste chantier vient d’être ouvert…
 
Opposer un ferme refus – résister – au moindre laisser-aller à l’envie de mordre ou de griffer – se sentirait-on légitimé de se prendre pour un valeureux justicier –, donne place sans délai à un renversement de perspective. Une fois libérée, l’énergie-paix pénètre les plus fins interstices d’où se reproduit l’irritation réactive, et ce avec la nette précision d’une incision chirurgicale : elle a la vertu de désarmer et de tourner la pulsion en une intrépide volonté d’apaisement. L’offensive vient de commencer, vous marquez des points, le premier territoire conquis, c’est vous.
 
« You may say I’m a dreamer, but I’m not the only one », chantait John Lennon. J’ai soigneusement observé ce que ça fait d’être confronté aux calamités de notre époque aux conséquences extrêmes. Ç’aura été une rude épreuve : passer à travers, contraint à subir le test du réel le plus revêche. Et je me croirais être le seul à l’avoir fait ? Cette épreuve, nous sommes déjà des millions à en avoir supporté jusqu’au bout l’exténuant travail. Des millions ? Il serait risible de ma part de ne pas prendre en compte le fait que nombreux sont ceux qui, comme moi, se sont résolus à supporter l’épreuve qui consiste à faire face à l’extrême. Ce que je vis présentement, d’autres le vivent. Nous voici donc secrètement mais synchroniquement reliés comme des vases communicants. Aussi m’apparaît-il clairement que je suis loin d’être le seul qui ait pu découvrir que l’épreuve dont j’ai parlé entraîne comme résultat inéluctable l’incitation à consentir sans réserve à agir selon les voies d’une énergie-paix qui, par son universalité, transcende les limites de la seule individualité. Certes, pareille ouverture conduit à un acte de foi. Je le dis sereinement.
 
C’est dire que de solides motifs m’animent à entrevoir le possible inouï que porte en elle la communauté des guerriers de la paix que nous sommes appelés à devenir. D’un peu partout sur Terre, se tient prêt à émerger ce que je ne peux appeler autrement qu’un essaim lumière. Son rayonnement serait seul en mesure de propager la puissance capable de porter à son efficacité optimale l’urgente entreprise d’un renversement du cours catastrophique du monde. Puisque l’énergie-paix est la seule puissance intrinsèquement appropriée pour desserrer l’emprise des pulsions de mort comme de leurs pantins.
 
Gandhi, Martin Luther King, Mandela, entre autres, en ont maintenu grande ouverte la voie, et Vandana Shiva, la gardienne des semences ancestrales et la protectrice des paysans du nord de l’Inde, qui a osé, sans la moindre animosité, tenir tête au colosse transnational Monsanto, nous accompagnent.

La résistance, impératif de notre temps



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