Relations janvier-février 2018

Jean Bédard

Nous sommes tous pauvres

Dans quelle pauvreté absolue apparaît l’espèce humaine à voir « sa machine » économique, terriblement violente, fonctionner sans véritable contrôle ! Dressée au-dessus de nos têtes, elle n’est pourtant que le reflet des passions humaines les plus folles : sa froideur apparente cache une cupidité viscérale ; sa rationalité de façade masque une recherche maladive de profit. Les banques et les grandes entreprises obéissent comme des pièces d’engrenages : elles doivent faire plus de profit que les autres ou elles seront achetées par celles qui n’auront eu aucun scrupule. Elles doivent survivre dans un univers où les plus gros, les plus puissants avalent les plus petits, les plus faibles. Peuvent-elles se permettre un peu d’éthique ? Les pdg ne sont finalement que d’habiles joueurs d’échecs enchaînés à un jeu théoriquement amoral, mais en pratique immoral. Et tant pis pour les dégâts.

Chacun d’entre nous, dans son train-train quotidien autant que dans sa bonne volonté, se sent affreusement pauvre, dépourvu, impuissant face à ce monde inventé que personne ne contrôle vraiment. Nos gouvernements gèrent du mieux qu’ils peuvent un budget à crédit, c’est-à-dire à la merci de l’immense machine financière. On les voit se débattre, mais peuvent-ils nous sortir de là ? Personne ne le croit.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Nous ressemblons à une araignée tout à coup prise dans sa propre toile. Lorsqu’on regarde l’histoire, c’est comme si nous avions rêvé, rêvé qu’un jour nous allions être indépendants de la nature et, plus généralement encore, que les conséquences de nos actions ne nous affecteraient pas : jeter nos égouts dans l’environnement et continuer à boire de l’eau potable au robinet ; brûler à ciel ouvert toutes les énergies fossiles de la terre et respirer de l’air pur ; exploiter des populations loin de nous jusqu’à leur extrême pauvreté et jouir de la paix sociale dans notre petit pays à part ; l’American way of life, et tant pis pour le reste.

Quel rêve avons-nous fait ? Le même que celui de la famille californienne qui se construit une villa à l’écart dans les montagnes avec le sentiment que plus la maison sera luxueuse, plus elle sera à l’abri… jusqu’au jour des grands feux ! On a tout fait pour nourrir l’illusion de notre indépendance vis-à-vis de la nature : nous avons pour cela érigé notre machine industrielle qui est devenue une machine financière incontrôlable, mais maintenant, nous sommes tous dépendants d’elle autant que l’homme de Neandertal dépendait jadis de la nature.

Nous ne voulons pas nous reconnaître comme pauvres. Nous le sommes tous, mais nous ne le savons pas encore. Lorsqu’on a perdu tous les biens qui nous donnent l’illusion d’être indépendants de la nature et du reste du monde, on est pauvres. Par exemple, si vous êtes dans une belle voiture et que vous filez à vive allure sur l’autoroute entre Montréal et Québec en écoutant les plus beaux concerts du monde, vous n’êtes pas pauvre. Mais soudain, un pneu éclate, vous perdez le contrôle, vous vous retrouvez dans le fossé au milieu de la nuit les deux jambes écrasées sous le tableau de bord, votre portable en miettes… Vous êtes pauvre. Vous êtes pauvre parce que vous savez maintenant que vous dépendez de la température et du reste du monde. N’est-ce pas ce qui est en train de se passer : un « accident » climatique, politique et économique qui nous ramène à notre pauvreté originelle ? Oui ! Nous sommes totalement dépendants de la nature, malgré la machine industrielle et financière qui nous fait croire le contraire, qui la détruit et ce faisant nous détruit.

Nous sommes tous pauvres parce que nous sommes tous mortels, dépendants et fragiles. Mais pour le moment, nous sommes peut-être des pauvres qui ne savent pas qu’ils le sont, des pauvres avec de beaux vêtements, de beaux logements, de belles voitures, des pauvres qui ont l’illusion d’une autonomie totale, mais qui paient cette illusion au prix de la santé même de la Terre qui nous fait vivre. Aussi, lorsque nous rencontrons un pauvre dans la rue, sa seule présence nous rappelle notre vulnérabilité originelle, et cela n’est pas agréable du tout ! Nous avons tendance à combattre les pauvres plutôt que la pauvreté parce que les pauvres nous rappellent notre fragilité humaine, notre dépendance vis-à-vis de l’air, de l’eau, de la nourriture, de la solidarité, de l’éducation.

Pourtant, il nous faudrait oser dire : bienheureux les pauvres, par eux, les aveugles que nous sommes peuvent retrouver la vue. Et de notre vue jaillit notre puissance. Lorsque nous arriverons à voir notre pauvreté, nous cesserons notre docilité séculaire vis-à-vis de la machine capitaliste et pourrons commencer une nouvelle manière de vivre, de faire société, celle qui accepte notre dépendance vis-à-vis de la nature. Seule notre solidarité peut arrêter la machine financière qui nous broie. Une solidarité à échelle internationale qui permette une délibération planétaire sur la production et la consommation. Mais pour qu’une telle solidarité se réalise, une prise de conscience est d’abord nécessaire : il nous faut assumer les conséquences de nos choix, de chacun de nos choix quotidiens, parce que nous sommes tous pauvres, fragiles, dépendants de l’air, de l’eau, de la terre et des océans qui nous nourrissent et nous soutiennent.

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