Relations janvier-février 2018
Quelle identité pour les jeunes issus de l’immigration ?
L’auteure est directrice du Centre d’études ethniques des universités montréalaises (CEETUM) et du Groupe de recherche Diversité urbaine (GRDU)
Au début des années 1990[1], les réponses que j’avais obtenues dans le cadre d’une enquête menée auprès de jeunes adultes (18-22 ans) issus des milieux portugais, grec, salvadorien et chilien m’avaient laissée perplexe. La littérature scientifique en français de l’époque suggérait que ces jeunes élevés dans une société moderne, seraient inévitablement en conflit constant avec leurs parents, figures de la « tradition », et tiraillés entre leur famille et la société. Sous-entendu : la société québécoise représentait la « modernité » et les sociétés d’origine des migrants, la « tradition ». Or, aujourd’hui, on reconnaît que la migration n’est pas en soi un processus de « modernisation » des personnes et des « valeurs » issues de sociétés « traditionnelles », mais plutôt qu’elle met en relation des sociétés ayant un statut inégal par rapport à des processus politiques et économiques globaux. Ainsi, nous trouvions certes des différends et parfois des chicanes entre les générations dans les familles interrogées, le plus souvent sur des questions telles que les heures de sortie des jeunes femmes ; cependant, ces conflits étaient ponctuels et ne représentaient pas une réelle menace à des rapports familiaux stables. Les jeunes affirmaient en effet leur grand accord avec les valeurs familiales de leurs parents et s’identifiaient, sans qu’on le leur demande ni qu’on leur pose de questions sur l’identité, au groupe d’origine de leurs parents.
Les jeunes interlocuteurs s’identifiaient spontanément comme étant également montréalais et canadiens. Parfois, ils se disaient « Québécois, mais pas des vrais Québécois » ou alors des « Québécois plus ». Enfin, leur identité québécoise était conditionnée d’un côté par la valorisation de leurs antécédents ailleurs dans le monde et, d’un autre, par un sentiment de ne pas être acceptés comme « Québécois » par leurs pairs francophones nés au Québec. Ils tendaient à distinguer « nous les ethniques » et « les Québécois ». La plupart socialisaient avec d’autres enfants d’immigrants, mais pas forcément de la même origine ethnique. Comme plusieurs de nos répondants étaient parmi les premières cohortes des « enfants de la loi 101 », qui a eu pour effet d’intégrer la diversité ethnique (et religieuse, bien que cette dimension était moins saillante avant les années 2000) au milieu francophone local, on se demandait alors si le clivage social que nous avions observé entre les jeunes francophones de la majorité et leurs pairs d’autres origines allaient s’effacer au fil des années.
Les travaux plus récents semblent indiquer que non. Dans une étude réalisée auprès de cégépiens dont les parents sont immigrants, on constate que la majorité des répondants, dont certains sont de langue maternelle française, entretiennent des rapports tendus avec le groupe majoritaire. Ils s’identifient au Canada et au pays d’origine de leurs parents, mais pas aux « Québécois francophones », qu’ils considèrent étroits d’esprit et qu’ils associent souvent au souverainisme[2]. En particulier, les marqueurs de la religion (les jeunes musulmanes voilées, par exemple) et de la couleur de peau délimitent une frontière. Une autre étude constate que des jeunes issus du milieu haïtien se sentent rejetés par les majoritaires et ne peuvent donc pas s’identifier aux « Québécois francophones »[3].
Par ailleurs, dans une étude à paraître sur l’insertion au marché du travail de jeunes minoritaires, Fahimeh Darchinian soutient qu’un nombre important de jeunes adultes francophones issus de minorités visibles noires (Haïtiens, Guinéens et Camerounais) et arabes (Tunisiens et Algériens) se sentent exclus par la majorité francophone. Ces jeunes sont de langue maternelle française et ont de la difficulté à travailler en anglais ; pourtant, après avoir vécu des expériences de discrimination ou d’exclusion, ils se distancient des milieux de travail francophones et s’orientent vers les milieux anglophones.
Vraisemblablement, les différences de couleur et de religion demeurent des obstacles à un sentiment d’appartenance au Québec pour les jeunes issus de l’immigration. Les recherches récentes montrent la même tendance que j’observais il y a 25 ans, soit la distinction que font les jeunes entre les « vrais » Québécois et les autres. Encore aujourd’hui, ceux qui sont visiblement différents des majoritaires associent leur sentiment d’exclusion à une frontière ethnique qu’ils ne peuvent pas franchir à cause de leurs origines différentes. Quand les jeunes minoritaires qui sont nés au Québec et scolarisés en français expriment leur faible identification à la catégorie « Québécois », il faut situer leurs propos dans une trame historique où, jusqu’à tout récemment, les « référents imaginés » de cette catégorie ont été associés aux francophones dits « de souche » ou « pure laine ». Cette francophonie ethnicisée était souvent évoquée dans les médias québécois lors des débats entourant la commission Bouchard-Taylor, où le « nous » québécois référait très souvent à une « ethnicité fondationnelle ». On pouvait constater la même tendance dans les discours publics au sujet de la « Charte de valeurs » en 2013-2014. Bref, la question des identifications des jeunes issus de l’immigration en cache une autre, soit celle de l’ethnicisation de l’identité québécoise, de la part des majoritaires comme des minoritaires. Il serait temps d’en tirer des leçons.
[1]. Voir D. Meintel, « L’identité ethnique chez les jeunes Montréalais d’origine immigrée », Sociologie et sociétés, 24(2), 1992.
[2]. M.-O. Magnan, F. Darchinian et É. Larouche, « Identifications et rapports entre majoritaires et minoritaires : discours de jeunes issus de l’immigration », Diversité urbaine (à paraître).
[3]. Voir l’article de Maryse Potvin dans M. Potvin, N. Venel et P. Eid (dir.), La deuxième génération issue de l’immigration. Une comparaison France-Québec, Montréal, Athéna, 2007.


