Relations Mars-avril 2015

Caroline Poudrier

Le cancer du temps – Conception: Dominic Turmel, KO-OP Mode et Jean-François Nadeau

 
Le cancer du temps propose, dans un mode consciemment paradoxal, d’explorer par le biais d’une application pour téléphone mobile notre dépendance aux écrans et notre incapacité à ne rien faire. L’aventure en cinq chapitres commence dans la salle d’attente de la clinique du docteur Alhas Sekhond (on ne se targue pas ici de faire dans la subtilité), spécialiste en médecine temporelle. Le protagoniste, Lorem Ipsum, attend de subir un examen de dépistage du cancer du temps, entouré d’autres patients accablés de symptômes semblables aux siens : incapacité de rêver, dépendance au téléphone, propension à tuer le temps.
 
L’histoire est linéaire. Il s’agit pour l’utilisateur de trouver quelle manipulation permet de faire avancer le récit. Entre chaque chapitre, un écran noir nous demande si nous avons le temps de passer au suivant. Le second chapitre nous fait vivre une nuit agitée où les pensées de Lorem, représentées par des icônes cliquables, flottent pêle-mêle devant ses yeux qui peinent à trouver le sommeil. Écran noir. On nous transporte ensuite dans un embouteillage d’où nous devons extirper Lorem, très en retard, au son d’une radio aussi assourdissante qu’insignifiante. Il parvient au chapitre suivant à rejoindre sa sœur et son neveu pour un repas, entrecoupé de pressantes et incessantes demandes provenant de son téléphone. Le neveu vieillit chaque fois que Lorem consulte les futiles déclarations d’une application de réseaux sociaux avide d’attention. Vieilli prématurément, le neveu annonce finalement à Lorem que sa mère et lui, las de sa demi-présence, cesseront de le rencontrer. Une dernière alerte, un texto du médecin, introduit le dernier chapitre, où Lorem reçoit finalement son diagnostic : cancer du temps, de stade 2 seulement. Traitable, lui dit-on, en prenant simplement le temps de vivre. De la clinique, nous suivons doucement Lorem dans un boisé où la nature doit remédier à la technologie.
 
La proposition des auteurs se réclame d’une certaine sagesse populaire. À tort ou à raison, la dépendance aux nouvelles technologies de communication est autant dans l’air du temps qu’il est de bon ton de médire à son sujet. Leur propos, par contre, n’est pas sans ancrage philosophique. La notion, abordée dans l’œuvre, selon laquelle l’ennui est avant tout un état d’ouverture et de potentiel trop souvent court-circuité par le recours immédiat au plaisir vain des applications mobiles, trouve un écho notamment chez Nietzsche. Dans Le gai savoir, le philosophe allemand écrit que l’ennui est le « calme plat » de l’âme qu’il faut supporter pour atteindre l’acte créatif, ce à quoi les « natures moindres » n’arrivent pas.
 
Le parallèle le plus probant est cependant à chercher chez Walter Benjamin et son concept de dégradation de l’expérience. Dans Le conteur, Benjamin déplore la disparition de l’art de raconter, qui, selon lui, croît dans le terreau de l’expérience humaine authentique et dont l’ennui consommé avec patience est une manifestation. Cette expérience authentique serait mise à mal dans la modernité par la multiplication d’expériences immédiates et limitées (Erlebnis), en rupture avec le rythme naturel de la communauté et sa mémoire collective. Pour Benjamin, l’Erlebnis renvoie à la ville – avec sa frénésie et ses distractions éphémères – et à l’ère industrielle, qui fit émerger une nouvelle temporalité, celle de la machine.
 
Pour le héros du Cancer du temps, le cellulaire est le médium par excellence de l’Erlebnis, avec ses divertissements en solitaire portionnés et son information formatée pour être consommée à la bouchée, prenant par ailleurs le pas sur les grands récits. L’état permanent de connexion conduit à une expérience dépourvue d’assises. On le voit particulièrement au quatrième acte du récit, alors que l’expérience vide des réseaux sociaux coupe Lorem de sa communauté ­– ici, sa sœur et son neveu – tout autant que d’une temporalité naturelle – représentée par la croissance accélérée de l’enfant.
           
La question reste de savoir si les prescriptions du médecin sont vraiment la clé du recalibrage temporel de Lorem. Si Benjamin critiquait la temporalité de la modernité en l’opposant à celle de la nature, il ne se faisait pas pour autant l’avocat de sa consommation en format « fin de semaine », une sorte d’Erlebnis sous une autre forme. L’erreur du docteur Alhas Sekhond est sans doute de chercher des solutions individuelles à un problème qui ne l’est pas, alors qu’en tant que collectivité, il nous faut apprendre à créer de l’expérience humaine authentique et ancrée… dans un cadre qui lui est, à première vue, inhospitalier.

Application mobile interactive
Le cancer du temps
Conception : Dominic Turmel, Ko-op Mode et Jean-François Nadeau
Coproduction : ONF et France Télévision
<cancerdutemps.com>

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