Relations Mars-avril 2015

Marie-Pier Frappier

Cher Charles. Apologie épistolaire d’un ami prisonnier politique – Nico Las

Pour la peine

 
En 2010, Charles est arrêté lors du sommet du G20 de Toronto, comme 1105 autres personnes. En détention, il rencontre le jeune bédéiste prodige Nicolas Plamondon (Nico Las). Deux ans plus tard, en pleine grève étudiante, Charles écope d’une peine de prison ferme de plusieurs mois, le juge estimant qu’il devait ainsi dénoncer le « comportement des casseurs ».
 
C’est à ce moment que Nico Las décide d’écrire à Charles une lettre ouverte en forme de bande dessinée, la première dans le genre qui aborde la technique d’arrestation massive des manifestants utilisée à Toronto. Elle deviendra un témoignage posthume, car Nicolas est décédé en 2013.
 
Le récit entourant l’emprisonnement souvent arbitraire de militants et militantes anticapitalistes n’est ici qu’un prétexte pour dénoncer plus largement ce « monde gangrené par un système dévastateur ». Cet alibi donne par ailleurs une vocation didactique au livre. La description de la catastrophe qu’est devenue notre civilisation fait partie de la stratégie de l’auteur pour qu’advienne un monde « où la vie est possible », en dehors du capitalisme, grâce notamment à l’art, au jeu et à l’amitié.
 
Le bédéiste décrit amplement les lectures suggestives qui lui ont permis de dialoguer avec Charles au-delà des murs de la prison. Les deux amis se passionnent entre autres pour le roi de la littérature sauvage, Antonin Artaud. Inspirés par sa passion pour la poésie, la musique et le dessin, ils se lancent par tous les moyens à la découverte d’autres auteurs, notamment l’activiste anarchiste américain Abbott « Abbie » Hoffman et des philosophes de la revue Tiqqun.
 
Les deux comparses établissent aussi des liens entre la danse et la lutte révolutionnaire, en citant l’anarchiste américaine Emma Goldman et le militant Malcom X, pour crier : « Danserez-vous avec moi sur les cendres de ce système? » Pour intercéder en faveur de Charles auprès du lecteur, une belle part du livre est consacrée à « la joie armée » de l’anarchiste italien Alfredo Maria Bonanno. Pour ce théoricien de l’insurrection, l’« explosion de la joie », représentée ici par l’action directe dans le cadre de manifestations, « bouleverse l’ordre des dépendances, la nomenclature du positif et du négatif, la loi de l’illusion marchande ».
 
Outre les autorités qui criminalisent ceux qui y songent, Nico Las met aussi en scène des adversaires qui personnifient les clichés de la gauche, Réforman et le Pacifiste. À grands coups de Bertolt Brecht et de Bhagat Singh – ce militant indien considéré comme l’un des révolutionnaires les plus influents du mouvement d’indépendance avec Gandhi –, il tente de déconstruire les rhétoriques dichotomiques dans lesquelles s’embourbent les radicaux. Certains y voient une volonté de dialogue ou un petit manuel d’autodéfense anarchiste, d’autres un « divorce séculaire » qui jette le tact aux poubelles en affaiblissant le devenir révolutionnaire.
 
La qualité exceptionnelle des dessins de Nico Las, qui a délaissé le pinceau utilisé dans ses œuvres précédentes, notamment dans Le théâtre de la souffrance, est vraiment émouvante. Que ce soit dans la justesse des visages connus (Jean Charest, Pauline Marois, etc.) ou dans la reconstitution minutieuse d’événements militants (grève étudiante de 2012, G20 de Toronto), Cher Charles nous prend par les entrailles avec des planches à la fois exceptionnelles et universelles : la guerre de l’eau en Bolivie, la pauvreté de 46,5 millions de personnes aux États-Unis, la famine, les ateliers de misère…
 
Ce fils de libraire spécialisé en bandes dessinées réussit, dans cet ouvrage, non seulement à prendre fait et cause pour son ami Charles, mais aussi pour ces milliers de personnes arrêtées au Canada depuis le début de la criminalisation massive de militants. Avec une finesse dans le trait et un enthousiasme intelligent à l’égard de la diversité des tactiques lors de manifestations, Nico Las parvient non seulement à libérer les militants radicaux de leurs « peines », mais aussi à démystifier les discours présomptueux et réprobateurs qui s’abattent sur eux.
 
Nico Las et Charles célèbrent leur amitié dans une joie anticapitaliste et créatrice où les policiers, les gardiens de prison, les juges et les politiciens défendent une civilisation à l’agonie. Contre l’apathie, l’ignorance, la propagande médiatique et la peur du changement révolutionnaire, cette bande dessinée est finalement un appel aux armes poético-ludiques à l’intention de ceux qui ne « vont pas assez loin » pour provoquer la naissance de nouveaux mondes.

Nico Las
Cher Charles. Apologie épistolaire d’un ami prisonnier politique
Montréal, Sabotart, 2014, 122 p.

 

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