Relations août 2007

Oser l'espérance

Marjorie Villefranche

Une collectivité en mouvement

L’auteure est directrice des programmes à la Maison d’Haïti

Des États généraux de la communauté haïtienne du Québec se sont déroulés du 19 au 26 avril à Montréal.

Pourquoi des États généraux? Après plus de quarante ans de présence au Québec, l’avenir de cette communauté n’est-il pas désormais lié à celui de son pays d’accueil? En fait, les citoyens d’origine haïtienne ne pouvaient faire l’économie d’un tel exercice, car certaines difficultés inhérentes à la société et à leur propre comportement culturel empêchent clairement cette communauté de se développer. Sans une intervention énergique de tous, la qualité de sa présence au sein de la société risque de s’en ressentir et sa contribution à son développement de passer inaperçue. Encore fallait-il avoir le courage de se regarder sans faux-fuyant et d’en parler avec les compatriotes du Québec. C’est ce que les États généraux ont permis.

Le Conseil national des citoyens et citoyennes d’origine haïtienne (CONACOH) en est l’instigateur. Il a entrepris d’abord, durant trois mois, une vaste consultation au sein de la communauté autour de neuf chantiers thématiques, afin de dresser un portrait de la situation et de dégager des pistes d’action : services sociaux et système de justice; vie culturelle et artistique; action communautaire autonome et renforcement des structures; développement économique et soutien à l’entreprenariat; vie démocratique et participation aux institutions communes; droits de la personne; insertion sociale et professionnelle; santé et qualité de vie; solidarité intergénérationnelle. Fait intéressant, ces chantiers furent tenus dans les locaux de diverses organisations de la communauté, témoignant ainsi de l’histoire de son installation et de son ancrage au Québec.

C’est au terme de cette vaste consultation qu’ont eu lieu les États généraux, du 19 au 22 avril, réunissant plus de 500 personnes dont le travail et l’apport ont été significatifs pour la communauté : citoyens, représentants d’organismes communautaires, membres de regroupements professionnels, gens d’affaires, artistes et écrivains. Nourris par les réflexions des conférenciers et munis des cahiers de propositions issues des chantiers, les citoyens d’origine haïtienne et les amis de la communauté ont tous participé à cet exercice de réflexion. Il ne s’agissait pas de dresser une liste de difficultés mais d’en révéler les causes, inhérentes à la société et à la communauté elle-même : parmi celle-ci, la prise en charge médiocre du système de santé devant certaines maladies chroniques qui affectent particulièrement ses membres; la part de responsabilité de la famille face à l’échec scolaire des jeunes et les mesures de soutien à leur offrir; la perception négative des citoyens d’origine haïtienne à l’égard des services sociaux et le fort sentiment d’iniquité ressenti face à la surreprésentation de leurs jeunes dans le système de justice. Ce sentiment n’a toutefois pas empêché les membres de la communauté de se pencher sur le problème des gangs de rue, d’analyser l’attrait qu’ils exercent sur les jeunes particulièrement vulnérables et les solutions de rechange à leur offrir.

Les artistes ont souligné le difficile accès à des lieux de diffusion et la réputation d’amateurisme qui nuit au développement d’organismes et de productions artistiques. Impossible de passer sous silence le racisme. Ce phénomène mine les efforts d’intégration de la communauté depuis des décennies et empêche les jeunes, pourtant nés au Québec, de participer pleinement à la société. Il fut aussi question de la timidité de la communauté à se prononcer sur les sujets qui touchent à l’avenir du Québec (environnement, question identitaire, accommodements raisonnables, etc.) et de la nécessité de faire enfin entendre sa voix.

Cet exercice a finalement permis de prioriser 36 mesures dont la mise en œuvre ne dépend pas seulement de la communauté, mais aussi des administrations publiques, des gouvernements et du partenariat avec diverses organisations et fondations caritatives, de même qu’avec le milieu des affaires.

Quatre volets d’intervention en ont résulté : le besoin d’information et de formation, la mise en commun des expertises et des ressources, la présence dans les structures de concertation et les instances décisionnelles ainsi que l’accès adéquat à des ressources financières. Ces volets couvrent quatre champs d’intervention jugés prioritaires pour la communauté haïtienne : l’intégration économique de ses membres, la lutte contre le racisme et les diverses formes d’exclusion, le soutien des jeunes et le rayonnement culturel et, enfin, le renforcement des organismes communautaires issus du milieu haïtien.

Bien qu’il reste beaucoup à faire pour assurer que ces mesures se traduisent en actions concrètes, cet exercice exigeant aura forcé les membres de la communauté à se parler, à mettre les choses au clair et à interpeller positivement la société québécoise. Il en ressort clairement une volonté de prise en charge collective, mais également une volonté affirmée de ne pas s’inscrire en marge de la société.

Oser l'espérance

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