Relations Hiver 2022-2023 / Culture

Patrick Renaud

Un diagnostic de l’état de l’Église ?

Vers l’implosion ?  Entretiens sur le présent et l’avenir du catholicisme

Danièle Hervieu-Léger et Jean-Louis Schlegel
Paris, Seuil, 2022, 400 p.

Même si le titre interrogatif de ce livre d’entretiens suggère l’implosion du catholicisme comme hypothèse, sa lecture ne laisse aucun doute : l’implosion est indéniable ; nous sommes en plein dedans. Au fil des réponses de Danièle Hervieu-Léger à Jean-Louis Schlegel, les deux sociologues de la religion retracent les signes de cette implosion et la replacent dans le cadre des transformations sociales, culturelles et politiques entraînées par la modernité. À mesure que les pages défilent, les crises très actuelles qui secouent l’Église catholique croisent ainsi l’histoire longue du « monde » (occidental) dans laquelle elle s’inscrit.

Après une courte section sur le scandale des abus sexuels dans l’Église française, la discussion se déplace du côté de ce que Hervieu-Léger appelle l’« exculturation » du catholicisme. Cette exculturation n’est pas décrite dans les termes d’une simple expulsion du religieux hors des sphères politique et publique, mais comme une « déliaison silencieuse entre la culture catholique et la culture commune » (p.71), laquelle passe à la fois par des évolutions sociales spécifiques et par des décisions de l’Église qui n’ont fait que confirmer et renforcer son écart avec le monde. Soulignons, par exemple, la « islocation de la société rurale » en France, qui a troublé le modèle de gouvernance paroissiale (p. 72-74) ; ou encore la transformation des réalités familiales en raison, notamment, de la légalisation du divorce, qui a causé une franche rupture avec le modèle familial patriarcal et bourgeois du XIXe siècle (p. 74-80).

Mais pour Hervieu-Léger, le réel point de bascule survient avec les questions de la contraception, de l’avortement et de la sexualité. Non seulement l’Église s’est-elle peinturée dans le coin socialement en adoptant, avec l’encyclique Humanæ vitæ de 1968, la « voie de la condamnation et de l’interdit » (p. 82), mais elle a pris une position morale si rigoriste qu’une immense majorité de couples catholiques ne l’ont tout simplement pas suivie (p. 80-88), signe patent d’une autorité gravement affaiblie.

Ainsi peut se résumer l’histoire de l’exculturation du catholicisme racontée par la sociologue : une série d’épisodes où l’Église, comme gardienne d’une vérité immuable, se positionne et parle un langage de plus en plus inaudible aux oreilles de l’humanité. Une parole qui, malgré sa prétention divine, devient muette…

C’est dans la critique adressée par Hervieu-Léger au modèle ecclésial romain, qu’elle qualifie de « clérical-impérial », que le terme « implosion » prend tout son sens. En effet, ce dispositif de pouvoir, qui a fait la puissance temporelle du catholicisme occidental durant près de deux millénaires, l’empêche désormais d’exprimer sa pertinence spirituelle. Quand je suis fort, c’est alors que je suis faible, pour reprendre, mais en l’inversant, la citation de saint Paul.

Si Hervieu-Léger décrit principalement l’impérialité catholique dans le contexte français en notant sa logique de « conquête » du territoire et de régulation entière de la vie des paroissiens, il est par ailleurs facile d’établir des parallèles avec l’expérience québécoise et canadienne du catholicisme, y compris dans ses développements coloniaux les plus monstrueux (pensons aux pensionnats autochtones).

Dans le pouvoir clérical et le lien privilégié de la figure (masculine) du prêtre avec le sacré se trouve le nœud de cette « expertise » en inhumanité ayant permis de créer et de maintenir un système d’abus sexuels et spirituels, explique la sociologue. D’une part, lier cet accès privilégié au sacré à un refoulement de l’existence sexuelle du prêtre ne peut mener qu’à un rapport déréglé à cette dernière, surtout lorsqu’elle est systématiquement niée. D’autre part, ce lien privilégié au sacré facilite la constitution d’un « système de silence » (p. 279) qui oppresse les victimes d’autant plus qu’il loue le privilège spirituel des bourreaux.

Or, comment réformer une institution entièrement traversée par ce pouvoir clérical ? Une institution peut-elle abolir ce qui l’institue ? Pour Hervieu-Léger, la « machine romaine » est « irrémédiablement grippée » (p. 371). Les perspectives du christianisme ne pourront émerger à l’avenir que dans le paysage des ruines du cléricalisme, donc de l’Église romaine.

Vivre sans statut au Québec

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