Relations Hiver 2022-2023 / Chronique littéraire

Le carcajou
Gabrielle Filteau-Chiba s’investit corps et lettres dans la protection du territoire : avec l’argent tiré de la vente de ses trois romans et de son recueil de poésie, La forêt barbelée (Éditions XYZ, 2022), elle protège une forêt ancienne en montagne dans les Laurentides, à l’orée de laquelle de vieilles structures à demi effondrées voilaient l’horizon des possibles. Avec les siens, de corvée en corvée, elle évacue les restes oubliés, plante des espèces indigènes et immortalise sa quête de réparation. Voici une chronique en vers libres de son chantier et de ses découvertes en Nature au fil des saisons.
engoncée dans ma parka
je gravis ma brave blanche
ses dunes étincelantes
de la poudreuse jusqu’aux hanches
je dessine une tranchée
frôlant des mitaines
mes vieux amis
qui sommeillent
toujours droit
le tronc des feuillus
qui ne me jalousent plus
l’horizon
les limbes des hêtres
devenus papiers de soie
frissonnants
l’onde gelée entre eux
telle une poussière lunaire
du plus grand éclat
*
le premier sommet
s’ouvre sur un pays
hérissé de géants
de splendeurs endormies
occultant mes peurs
d’amante du vivant
en proie au froid
mes cils humides
s’arquent de dentelle
ma face de fouine
engourdie s’empourpre
mes lèvres craquellent
face au vent qui ose
dénuder les pics voisins
à fleur de blanc
strier les crêtes ensevelies
de coups de pinceau
harfang
et révéler les cimes
comme autant d’antres
habités
loin de nous
hors de danger
*
les hauteurs ultimes
ont cette force d’attraction
gravitationnelle sur moi
me somment à elles
de pousser l’audace
jusqu’au vertige
mais déjà le ciel
se voile de lilas
s’assombrit
je m’égarerais volontiers
mes chères pentes polaires
au-delà du sentier des caches
vers ces notes vert sarcelle
ces lointains vallons creux
truffés de fosses à truites
et ce deuxième sommet
sur les images satellites
derrière la tourbière
les huttes de castor
et les kilomètres à tâtons
jusqu’à la réserve Jackrabbit
si ce n’était
de mon veilleur
s’évanouissant tout juste à l’ouest
sur mes traces de raquettes

si ce n’était
de ces tresses de laine
rubans pastel
mère-fille
noués ici et là
comme autant de flèches
vers le seuil d’un commencement
de maison
*
malgré mon mutisme
je n’aurai croisé aucun signe
de petit ni de grand gibier
encore cette ascension-ci
en moi la drastique
s’invente des motifs chavirants
à s’inonder le cœur
Jusqu’à ce que la neige exalte
la sente si droite
les pattes griffues
d’un hôte
*
si les bois
se sont tus
ce n’est pas
la fin des temps
mille et une proies
l’ont perçu
immobiles
tapies perchées
à bout de souffle
vous dire le soulagement
de savoir vos tanières
quelque part
le baume d’imaginer un goulu
foulant la neige mieux que quiconque
parmi les remparts constellés
de vos petits pas
du haut de vos faîtes rocheux
là où le nordet gifle souffle
décoiffe à en exposer
tout roc
s’éventent soudain
quatre buses dans l’azur
et une femme-sommet
qui rit toute seule
la tête les bras dans les nuages
*
la prochaine fois
je guiderai ma tribu
en vos seins vos ventres
monts cristallins
que se métamorphose en nous
cette impression de désertion
en cri de ralliement
pour offrir en partage
à la prunelle de mes yeux
à mon loup vaillant
ma foi retrouvée
en l’imminent retour
des gardiens du silence
depuis que sur le sentier des cimes
de notre grande emmitouflée
ma paume s’est lovée
contre l’empreinte de celui
qu’hier encore
l’on croyait
disparu



