Relations Hiver 2022-2023 / L'art dans la cité

L’artiste comme voix de la paix
L’auteur est membre de l’organisme Artistes pour la paix et professeur retraité de l’UQAM
« Si l’art n’a pas de patrie, l’artiste en a une… »
Camille Saint-Saëns
L’invasion de l’Ukraine par la Russie entraîne de nombreuses polémiques sur les plans politique et éthique, mais surtout son lot de dilemmes moraux devant le consensus idéologique que la propagande guerrière a réussi à imposer, tant dans les pays de l’OTAN qu’en Russie et en Ukraine. Nombre d’artistes se sentent interpellés par la guerre sur le « front culturel ». Certaines et certains choisissent de remettre en question l’absurdité de la guerre et de s’engager dans la promotion de la paix. Cet engagement a toutefois un prix.
En Russie, plusieurs artistes opposés à la guerre sont soumis à diverses tactiques répressives et certains doivent s’exiler. Dans les pays membres de l’OTAN, note la journaliste Evelyne Pieiller[1], la guerre non déclarée, mais non moins réelle a motivé certains organismes à bannir quelques artistes russes. Que ces artistes soient pro-Poutine ou non, iels sont cerné.e.s sur tous les fronts, tant en Russie que dans les autres pays où iels pourraient diffuser leurs œuvres ; on l’a bien vu lorsque l’Orchestre symphonique de Montréal a annulé sans discernement les concerts du pianiste Alexander Malofeev, en mars dernier, bien que celui-ci se soit exprimé clairement contre la guerre.
Le monde artistique n’échappe donc pas aux effets délétères de ce conflit armé. Même le mot paix devient proscrit, autant dans le discours de l’OTAN qu’en Russie et en Ukraine où, le 17 avril dernier, l’appel déchirant en faveur de la paix lancé par le Mouvement pacifiste ukrainien n’a eu aucun écho du côté du pouvoir[2].

Au Canada, se déclarer pacifiste en tant qu’artiste n’entraîne pas nécessairement la réprobation ou la répression, mais ici comme ailleurs, ce geste reste trop souvent dans l’ombre, sans couverture médiatique. C’est le sort fait par exemple au Manifeste pour la paix et Pour la paix : brisons le silence !, deux initiatives de l’organisme Artistes pour la paix, fondé en 1983 par Raôul Duguay, Yvon Deschamps, Gilles Vigneault, Raymond Lévesque et nombre d’autres. Les artistes pacifistes sont souvent vus comme des personnes sans souci patriotique, antisystèmes, « radicaux de gauche » (un euphémisme pour ne pas dire communistes ou pro-russes dans le conflit actuel), voire comme des individus plus préoccupés de politique que d’esthétisme. S’afficher contre le consensus construit par la propagande guerrière implique ainsi le risque pour ces personnes d’être réduites au silence, marginalisées, soumises à la critique sous prétexte de dogmatisme, d’irréalisme ou de moralisme. En un mot, créer et parler de la paix restent des actions jugées suspectes, voire subversives.
Ainsi, quand il s’agit de promouvoir la paix, la pensée unique favorable à la guerre et à la croissance des armées semble toujours gagner la bataille de l’opinion publique. Le tempo des bombardements et les scènes de destruction mises en avant dans les médias offrent plus de sensations fortes que les promesses de paix ou la recherche de négociations.
Pourtant, en temps de guerre, exprimer la nécessité de la paix pour un vivre-ensemble fondé sur la justice, la non-violence et le respect des droits fondamentaux traduit un engagement essentiel au questionnement sur l’ignominie et la bêtise de la guerre. L’artiste qui ose le faire ne se définit pas par sa soumission à un dogme quelconque, mais plutôt par ses questions, sa conscience critique et sa révolte contre la barbarie de toutes les guerres comme solutions aux différends politiques. Aujourd’hui comme hier, malgré les embûches, que des artistes lèvent le drapeau blanc est un acte nécessaire et courageux.



