Relations Hiver 2022-2023 / Culture

Mouloud Idir

La traversée des frontières sociales

Se ressaisir. Enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe

Rose-Marie Lagrave
Paris, La Découverte, 2021, 438 p.

Peu de femmes écrivent sur leur trajectoire de transfuge de classe, sauf sous forme de romans. Ce que nous offre ici Rose-Marie Lagrave, sociologue et spécialiste des questions de genre, est son autoanalyse : celle d’une femme née dans une famille rurale dont un catholicisme « rigoriste et panoptique » (ce sont ses mots) aura été la matrice structurante et que rien ne prédisposait à devenir sociologue. Se ressaisir, comme l’indique le titre avec justesse, cela signifie revisiter en sens inverse un itinéraire, prendre la mesure de l’immense force déployée et du cheminement qu’il lui a fallu suivre pour arriver à la Sorbonne, comme étudiante d’abord, puis à l’École des hautes études en sciences sociales, comme directrice d’études. La question de la classe est déterminante dans ce parcours, la sienne ne s’inscrivant pas, insiste-t-elle, dans « la nomenclature canonique » des catégories socioprofessionnelles. Sa parole rééquilibre ainsi le primat accordé par la sociologie aux récits auto-socio-biographiques de transfuges, surtout masculins, provenant traditionnellement du monde ouvrier urbain.

Le livre consacre de belles pages à la question du genre, précisant comment le fait d’être femme a représenté un handicap supplémentaire dans l’acte d’écriture d’une universitaire d’origine modeste. Ne perdons pas de vue, insiste Lagrave, qu’il existe encore un plafond de verre à l’université, les hommes n’ayant pas, sauf exception, à faire retour sur eux-mêmes en tant qu’individus genrés. Son acte d’écriture vise à exposer les difficultés qui se sont présentées à elle pour progresser dans une carrière académique – sans doute aggravées par la rareté des autoanalyses axées à la fois sur la classe et sur le genre écrites par des femmes. Sans doute pourrait-on y voir une forme d’autocensure. À cet égard, ce qu’il y a de magnifique dans ce livre tient dans la façon qu’il a de complexifier notre compréhension des profils de transfuges et de la traversée des frontières sociales. Imaginons quand la question de la race s’y ajoute ! Sur ce point, Lagrave n’a pas manqué de rappeler comment sa capacité d’agir et de penser, acquise à travers les luttes féministes – qui furent surtout des mobilisations collectives –, ne devait pas se transformer en une violence symbolique à l’égard des femmes revendiquant des voies d’émancipation qui n’étaient pas les siennes (p. 310).

La grande question à laquelle se colletaille l’autrice consiste à trouver la meilleure façon de restituer les différentes facettes de son parcours sans tomber dans les pièges de ce que Pierre Bourdieu appelle « l’illusion biographique ». Pour ce faire, elle emprunte le style de l’enquête, revisitant les institutions et univers sociaux ayant façonné son évolution sociale depuis l’enfance, à l’aide d’archives, d’entretiens, de photographies et de correspondances. Cette incursion sociologique, qui prend pour objet sa propre famille, parvient à mettre en relief combien cette dernière a été imprégnée par son époque. Contrairement à de nombreux récits de transfuges qui mettent l’accent sur la coupure définitive avec leur milieu d’origine, Rose-Marie Lagrave ne rompt pas. Elle décrit clairement, en revanche, les conditions de son autonomie. Elle consacre ainsi des passages passionnants au rôle qu’ont joué certaines « rencontres » importantes dans sa vie, dont celles de Pierre Bourdieu et de Michelle Perrot, à qui elle doit un élargissement de ses analyses et de ses perspectives.

Enfin, cet ouvrage nous parle aussi du rapport de l’autrice à la culture légitime – ou la « culture cultivée », selon la terminologie de Bourdieu. Il lui suffit d’en maîtriser assez les codes et les faux-semblants, sans sombrer dans l’ostentatoire ni dans la célébration des styles de vie des classes subalternes. Elle dit bien que c’est par l’hybridation des classes sociales qu’elle a traversées qu’elle a migré socialement sans devenir une parvenue. Autrement dit : elle a intégré la bourgeoisie cultivée, sans pour autant en adopter l’ethos.

Vivre sans statut au Québec

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