Relations Hiver 2022-2023 / Culture
La psychanalyse, une pratique de l’émancipation collective ?

Histoire populaire de la psychanalyse
Florent Gabarron-Garcia
Paris, La Fabrique, 2021, 216 p.
S’il était de bon ton, au cours des années 1980, de dénigrer la psychanalyse, de mettre en évidence ses lacunes, ses errements, ses dérives et tout ce que la discipline n’avait pu prévoir, l’ouvrage de Florent Gabarron-Garcia nous démontre au contraire comment en relire la trame pour qu’elle soit pertinente et libératrice aujourd’hui. Cette nouvelle Histoire populaire de la psychanalyse n’est ni une « Histoire de la psychanalyse pour le grand public », ni une hypothétique « Histoire de la psychanalyse populaire », qui traiterait de liens à la pop culture. Pour bien situer l’ancrage et la portée de cet essai novateur, il faut plutôt y voir l’esquisse d’une contre-histoire de la psychanalyse, axée sur quelques moments négligés de « l’histoire officielle » de cette discipline et se concentrant essentiellement sur les liens – avérés ou évités – entre la psychanalyse et certaines dimensions sociales ou politiques. À cet égard, ce livre s’inscrit dans la foulée de plusieurs publications récentes qui se sont penchées de façon critique sur la position de neutralité de la psychanalyse, dont celle de Laurie Laufer, Vers une psychanalyse émancipée (La Découverte, 2022).
Lui-même psychanalyste et enseignant en France, Florent Gabarron-Garcia forge d’entrée de jeu le néologisme de « psychanalysme », un concept qu’il utilise pour souligner l’erreur de réduire à leur dimension individuelle les troubles psychiques sans tenir compte de leur conditions sociales d’existence. Suit une séquence sur les années 1920, où apparaît une image méconnue de Freud : celle de l’homme engagé politiquement à gauche (au moins jusqu’en 1927), fondateur de policliniques (de polis, la cité) gratuites et axées sur la démocratisation des soins pour les classes pauvres, qui allaient inspirer l’essor du mouvement psychanalytique en URSS. Plusieurs chapitres du livre abordent aussi le thème de la misère sociale, étudiant comment, sur le plan individuel et collectif, « l’échec de l’intériorisation des interdits chez les opprimés a pour cause l’oppression d’une minorité » (p. 19).
Le point fort de l’essai est d’accorder une attention à des penseurs oubliés de l’historiographie, dont Wilhelm Reich (1897-1957). Engagé en faveur du communisme, celui-ci aura critiqué le nazisme et Hitler dès son arrivée au pouvoir dans les années 1930, réfléchissant aux questions politiques de son époque : comment créer les contre-dispositifs nécessaires pour que la misère sociale et sexuelle ne façonne pas la subjectivité des masses ouvrières en les faisant désirer un leader fasciste ? Comment défendre l’intérêt de classe ?
S’il fallait nommer un seul point faible du livre de Gabarron-Garcia, ce serait de ne pas couvrir toute « la grande histoire » de cette discipline aux larges ramifications, négligeant ainsi des portraits de personnages similaires dans l’histoire de la psychanalyse américaine.



