Relations Hiver 2022-2023 / Carnet

Vivre sans statut au Québec

Yvon Rivard

La leçon de Cézanne

Photo : Dominique T. Skoltz
Photo : Dominique T. Skoltz

L’auteur est écrivain

Toutes les formes de violence (meurtre ou viol, guerre ou réchauffement climatique), qui traversent et façonnent l’histoire de l’humanité, procèdent d’un enfermement des êtres humains à l’intérieur d’eux-mêmes (frontières, identités, croyances) qui entraine une rupture entre eux ainsi qu’entre eux et le monde. Si le fameux « je pense donc  je suis » a permis le développement de la science en réduisant l’être humain à sa faculté de penser le monde comme un objet extérieur à lui, il a du coup condamné le sujet pensant à la solitude de n’être lui-même pensé par personne, et le monde ainsi pensé à n’être qu’une représentation plus ou moins fictive et agressive de l’être. D’un côté, la pensée s’épuise à ne se nourrir que d’elle-même et les êtres se tuent littéralement à cette tâche d’auto-engendrement ; de l’autre, le monde peu à peu se débarrasse de la pensée qui prend sans se donner, se détourne de son origine, se développe en dehors de la vie dont elle est ou devrait être l’une des formes les plus achevées.

Si l’artiste au contraire peut et doit contribuer à pacifier le monde, c’est qu’il nait comme artiste à l’instant où il perçoit qu’il est relié à tout ce qui lui semble extérieur, qu’il ne peut exister pleinement et librement que dans cette dépendance à l’être, car la distance entre lui et le monde est l’espace même de la création. Tout ce qui existe nait de cette tension entre le moi et le non-moi. Vouloir abolir cette tension en niant l’un des deux pôles conduit inévitablement à la destruction de l’un et de l’autre. L’artiste est celui qui vit cette tension comme un désir réciproque auquel il s’efforce de répondre : désir d’aimer et de connaitre, désir de croître et de s’épanouir en se rapprochant de l’autre qui s’offre à nous et pourtant toujours nous échappe : « Plus il y a de conscience supposée dans le monde et hors du monde, plus vient vers nous un enseignement. Confesser un monde peuplé de conscience, tendre vers lui, en attendre quelque chose, déjà, c’est l’interroger et s’interroger soi-même. C’est multiplier d’autant les références, les modèles possibles, les moyens également de se soustraire aux ornières humaines » (Pierre Vadeboncoeur, Essais sur la croyance et l’incroyance, Bellarmin, 2005).

À son sommet, l’art, comme la science, est toujours un saut dans l’inconnu, proche ou lointain, un acte d’empathie qui vise à créer « l’espace intérieur du monde », comme disait Rilke, sorte de maison ouverte dans laquelle le dehors vient se reposer dans le dedans qui en profite pour prendre l’air. L’artiste reçoit un surplus d’être en se tournant vers l’extérieur, en s’oubliant dans ce qu’il contemple, au risque de hâter sa propre disparition dans l’immense, tandis que l’extérieur trouve dans l’intimité de ce regard une nouvelle forme qui le soustrait au temps.

Pour peindre une pomme, « Cézanne se retourna vers la nature et sut ravaler son amour pour la pomme réelle et le mettre en sûreté dans la pomme peinte » (Rilke, Lettre du 13 octobre 1907, Lettres sur Cézanne, Seuil, 1991). Grandeur et paradoxe de l’artiste qui doit se détourner de lui-même, y compris de son amour du monde, pour se retrouver tel qu’en lui-même, l’éternité d’une pomme le change. Cézanne n’embellit pas la pomme, il ne la transforme pas en quelque chose d’autre, il ne choisit pas une belle pomme qui serait déjà presque un objet esthétique, car ce qui l’attire c’est la pauvreté de la pomme qui se contente d’être une pomme et rayonne ainsi de la joie d’être. C’est ainsi qu’un artiste, à l’école de la nature, a appris à se rendre éternel, non pas en confiant à l’œuvre le soin de le rendre immortel, mais en apprenant à mourir, à voir le lointain dans les choses les plus proches, à se dépouiller de tout ce qui l’empêche de se reconnaitre dans une pomme pleine de vie, semblable « à toutes les pommes qui sont des pommes à cuire » (Rilke, Lettre du 7 octobre 1907).

Qui aime et regarde patiemment, humblement les choses et les êtres, comme le fait Cézanne, « découvre qu’il n’y a pas de contours, rien que des passages vibrants » (Rilke, Lettre du 9 octobre 1907), qu’il n’y a pas de hiérarchie ontologique entre les êtres, ni même entre les êtres et les choses, car tous sont nés de la même lumière et y voyagent à peu près à la même vitesse. Nous avons besoin de l’art pour surmonter la peur de mourir qu’éprouve le je qui s’accomplit en se découvrant autre. Nous avons besoin de l’art pour prendre conscience du temps, apprendre à voir, à éprouver que nous sommes, nous et le monde, un work in progress, quelque chose qui ne peut durer qu’en se métamorphosant.

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