Relations Hiver 2022-2023 / Concours

Magdalena Kogut est l’heureuse gagnante de notre concours d’écriture « Jeunes voix engagées » édition 2022, dans la catégorie Création, dont le thème était violence/non-violence. Elle est doctorante au Département des littératures de langue française, de traduction et de création de l’Université McGill. Voici le texte qui lui a valu une bourse de 500 $[1].

Les questions
Les batailles, les chicanes, les cris. La faille entre deux parents. La guerre entre deux univers.
Les portes barrées, les chaises volantes.
Les appels à la police, les fenêtres brisées.
Les coups de téléphone. Les convocations au bureau.
Une mère demande à sa fille, de 16 ou 15 ans : « Que veux-tu qu’on fasse ? »

Le directeur de l’école, « Bonjour Maggie, non, ne vous inquiétez pas. Vous n’avez rien fait de mal. On voudrait seulement vous demander comment ça va. Une gentille madame est présente. Elle est là pour vous poser quelques questions. »

« Bonjour Maggie, je m’appelle Madame la conseillère, je voudrais savoir comment ça va, à la maison ? vous entendez-vous bien avec les membres de votre famille ? et vos parents, s’aiment-ils ? »

Oui, oui, oui.

Une mère demande à sa fille, de 15 ou 14 ans : « Que devrais-je faire ? »

Toujours répondre oui.

Car « oui » ferme les portes. « Oui » raccourcit les rencontres qui font mal. « Oui » simplifie ce qui est compliqué, l’emballe dans trois lettres. C’est ce qu’il faut toujours répondre, car si on dit « non », il faut développer. Ça veut dire qu’on a des problèmes, qu’il faut en parler. Et les problèmes, qui en veut ? Si je n’en parle pas, ils n’existent pas.

J’ai toujours été la « pragmatique ».

Une mère demande à sa fille, de 14 ou 13 ans : « Que devrait-on faire ? »

La fuite. Quitter.

*

La carte
Je m’entends bien avec mon frère. Quand on se voit, la politesse prime. On a oublié le Noël passé dans le noir. Dans le petit salon du nouveau condo de ma mère. Avec des fenêtres qui donnent sur le terrain de golf du village. Elle a pu se l’offrir à condition d’y travailler. De nettoyer les corridors, l’ascenseur et le stationnement en bas. Une cleaning lady avec un 4½.

Un Noël dans le noir, ma mère est allée se coucher tôt, fatiguée, car même le 25 décembre il faut s’assurer qu’aucune trace de boue n’entache l’entrée du bâtiment.

Nous regardions un film de Hollywood, mon frère et moi, en silence dans le petit salon. Un DVD qui faisait un peu de bruit. Tout était tranquille. Mon frère, soudain, s’est mis à parler. Il n’était qu’une voix dans le noir. « Je te déteste, Maggie. Je te détesterai toujours. Si je suis gentil avec toi, c’est pour ne pas faire de la peine à maman. Mais sache que je te déteste. Tu nous as quittés. I hate you. I do. » Je n’ai rien répondu.

Le lendemain matin notre mère apercevra dans les poubelles une carte de Noël, Wesołych Świąt, offerte par une sœur à son petit frère. Elle n’en dira rien. Ne cherchera pas à connaître la source du rejet. Elle déposera dans la corbeille des papiers mouchoirs. Pour tout recouvrir. Pour qu’on n’y voie plus rien. Pour qu’on l’oublie.

Une mère demande à une enfant de 13 ou 12 ans :

« Qu’est-ce qu’on devrait faire ? Dis-moi. » Co mamy zrobić ?

*

La maison
J’ai grandi dans une belle maison rose, grande, avec deux étages et un large garage, dotée d’un portail blanc. De l’extérieur elle ressemblait aux maisons d’à côté. Très banlieue, très canadien. À l’intérieur, c’était un autre pays.

24 heures sur 24, un bruit polonais se répandait dans toutes les pièces. Il provenait de la télévision satellite installée dans le salon. Dobry wieczór państwo, dziś przybyło w Rzeszowie…
« Dad can we switch the channel to…? » « Nie ! Nie rozumiem ! »

Il ne comprenait jamais.

Caroline Boileau, oeuvre tirée de la série Corps qui hantent d’autres corps, 2019.
Caroline Boileau, oeuvre tirée de la série Corps qui hantent d’autres corps, 2019.

C’était la maison de mon père et son territoire était toujours sublime. Aucune tache, aucun jouet n’y étaient perceptibles.

Ma mère a vite compris que c’était sa faute si ça dérapait. Si je devais amener mon frère dans sa chambre en haut, pour le cacher, pour le bercer, pour jouer à « bloquons les sons » en pressant des coussins contre nos oreilles, c’était sa faute à elle. C’était parce qu’elle nous laissait parler en anglais, faire des dégâts, manger du junkfood. Comme c’était sa faute, les cris tombaient sur elle. Une simple évidence.

Co mam zrobić ? se demande une femme brisée.

*

Le bâtiment
Une enfant accompagne sa mère au tribunal. Le béton gris-noir lui indique qu’il s’agit d’un bâtiment important, où il se passe des choses d’adultes. Des choses sérieuses, tristes, nébuleuses, terriblement déterminantes. Elle interprète de son mieux ce que le monsieur avec la cravate grise essaye d’expliquer à sa mère. Elle passe dans sa tête de l’anglais, léger, qu’elle aime, qu’elle apprend à l’école, à l’autre langue qui pèse, qui la lie fatalement à ses parents, à sa mère et à son père. Les voyelles polonaises s’échappent de sa bouche par petites expirations, rapidement, pour ne pas prolonger la honte. Elle indique à sa mère où il faut apposer sa signature et le monsieur à cravate grise lui tend un stylo gris, brillant comme un couteau.

Les sourcils froncés, ma mère lit lentement le titre du document. Ses lèvres tremblent et hésitent à former les mots « divorce and restraining order ». Elle signe.

*

Le rêve
Il s’effondre. Le rêve de mon père. Celui d’avoir une famille bien polonaise, droite et nette. Tout s’effondre.
Dans quelques courts mois, ma mère fera comme d’autres femmes de l’Ouest. Elle quittera son mari, elle quittera la maison rose de mon père.
Je devais la suivre, mais je choisirai plutôt de m’éclipser, de déménager loin, très loin.
Mon frère, lui, ne saura pas quoi faire.
Plus jamais on ne se verra les quatre sous le même toit.
« Qu’est-ce qu’on peut faire ? », demande une mère à son enfant de 13 ou 12 ans.
J’ai toujours été la « pragmatique ». Celle qui avait la solution.
« Je te déteste, Maggie, tu nous as quittés. »
Non, mon frère, j’ai fait bien pire.
Si ma famille n’est plus ensemble, si ça fait huit ans que je n’ai pas vu mon père, plus de dix ans qu’il n’a pas vu ma mère, plus de quatre ans qu’il n’a pas vu mon frère, c’est de ma faute. Personne ne voulait se rendre là.

J’ai été la première à le dire : quitte-le.


[1] Nous remercions la Banque nationale du Canada et le groupe Asselin Lévesque de Valeurs mobilières Desjardins pour les deux bourses accordées.

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